« Le consentement » de Vanessa Springora

Le-consentementAmis lecteurs, bonjour ! Je voudrais vous parler aujourd’hui du roman « Le consentement » de Vanessa Springora (Grasset, 18 €).  Même s’il a déjà eu de larges échos dans les médias, le sujet mérite qu’on s’y attarde.

C’est sa propre histoire que raconte Vanessa Springora dans ce récit puissant, écrit à la première personne du singulier. Se désignant elle-même par une simple initiale, « V. », elle raconte ainsi son enfance puis son entrée dans l’adolescence dans les années 80. A treize ans, V. vit seule avec sa mère divorcée. Livrée à elle-même, la jeune fille comble l’absence de son père par une frénésie de lectures et une recherche éperdue d’amour et de regards valorisants. Au cours d’un dîner auquel elle accompagne sa mère, V. rencontre « G. » (alias Gabriel Matzneff), un écrivain célèbre et charismatique, dont elle ignore la réputation sulfureuse. Flattée de l’intérêt qu’il lui porte, V. accepte de le revoir et, alors qu’elle vient d’avoir seulement quatorze ans et qu’il en a cinquante, elle s’offre à lui corps et âme… La majorité des adultes autour d’eux accepte, voire encourage, cette idylle contre-nature. Mais bientôt, V. découvre que G. collectionne les aventures avec les « moins de seize ans » et que derrière l’homme de lettres encensé par la critique, se cache un dangereux prédateur de mineurs. V. tente de s’arracher à son emprise, tandis que G. offre leur histoire en pâture au monde entier en la racontant dans ses livres et sur internet.

Plus de trente ans après les faits, Vanessa Springora nous livre ce témoignage d’une plume remarquable, à la fois pudique et percutante. Sans pathos ni complaisance, nous épargnant les détails crus, elle dépeint avec une parfaite lucidité le contexte et le processus de manipulation psychologique qui ont pu mener une jeune fille de treize ans à tomber amoureuse d’un homme de plus de trois fois son âge, à se poser en victime consentante d’un pervers pédophile. Telle une héroïne des contes de fées de son enfance, elle a cru vivre une grande passion romanesque. Mais son prince charmant s’est transformé en monstre et Vanessa Springora décrit parfaitement la violence des étapes qui ont suivi : la désillusion, la souffrance et la colère, enfin la lente, douloureuse et presque impossible reconstruction. La vie de « V. » s’est en quelque sorte arrêtée à quatorze ans…

Mais au-delà de son histoire personnelle, l’auteure – qui est par ailleurs éditrice -, questionne les dérives d’une époque, en particulier celles du milieu littéraire. Cette parodie d’histoire d’amour entre une fille de treize ans et un quinquagénaire n’a pu naître et se développer qu’avec l’assentiment, voire la complicité des adultes, sous prétexte qu’il s’agissait d’un écrivain à succès. Au moment de sa rencontre avec la jeune Vanessa, Gabriel Matzneff décrivait dans ses livres ses pratiques pédophiles depuis des années déjà, il en parlait ouvertement sur les plateaux de télévision, sans être inquiété. D’autres intellectuels célèbres (Sartre, Beauvoir, Barthes…) ont signé dans les années 80 des tribunes dans les journaux pour demander la dépénalisation des relations sexuelles entre adultes et mineurs…  « Dans les années 70 et 80, la littérature passait avant la morale », a justifié récemment Bernard Pivot.

Gabriel Matzneff est ainsi resté longtemps à l’abri de toute poursuite pénale, mais la publication de ce livre témoignage de Vanessa Springora entraîne l’ouverture de procédures judiciaires contre lui et provoque une polémique salutaire : c’est l’occasion de réaffirmer haut et fort que les relations entre un adulte et un mineur de moins de 15 ans sont criminelles. Par ailleurs, comme l’écrit Vanessa Springora en préambule de son récit, la victime est parvenue à retourner l’arme du bourreau contre lui-même, et ce de manière magistrale : « Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence  : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre ». Une belle leçon de courage et un formidable exemple de littérature salvatrice.

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