« Entre deux mondes » d’Olivier Norek

Entre deux mondes Norek

Amis lecteurs, bonjour ! Je vous recommande aujourd’hui le roman Entre deux mondes d’Olivier Norek (Pocket, 7,60 euros), un très bon polar avec la « Jungle » de Calais en toile de fond.

C’est l’histoire d’Adam, un policier syrien, qui se résout à envoyer sa femme Nora et sa fille Maya à six mille kilomètres de leur pays en guerre pour l’attendre en sécurité. Il doit les rejoindre dès que possible à Calais pour entreprendre ensemble, comme le souhaitent la majorité des résidents du camp de « la Jungle », la traversée vers l’Angleterre, l’Eldorado des migrants. Mais lorsqu’Adam arrive à Calais, il est happé par la violence de cet « entre deux mondes » : cette frontière physique entre la France et l’Angleterre, ce territoire partagé entre migrants de toutes origines et habitants du cru, cette zone de non-droit dans laquelle la police française évite de pénétrer. Désespérément en quête de Nora et Maya, Adam craint de devenir fou dans ce monde sans foi ni loi. Lorsque survient un premier crime, il ne peut s’empêcher d’intervenir, s’attirant de dangereux ennemis. Il va alors solliciter l’aide de Bastien, un policier français récemment muté à Calais, qui va devoir faire un choix : protéger sa vie et sa famille, ou protéger cet étranger qui ne lui est rien…

Lieutenant de police en Seine-Saint-Denis actuellement en disponibilité, Olivier Norek est l’auteur de Code 93, Territoires et Surtensions, des polars traitant d’hommes aux abois, dans des contextes de haute tension et de violence exacerbée. Pour écrire Entre deux mondes, il a séjourné à Calais et mené l’enquête pendant six mois auprès des migrants qui lui ont parlé de leur parcours. Et c’est parce qu’il s’inspire de drames réels que ce roman n’est pas simplement un polar, mais véritablement un témoignage. Il nous ouvre les yeux sur une réalité que nous n’avons qu’entraperçue à travers la petite fenêtre de notre écran de télévision, internet ou les pages glacées des magazines.

Démantelée en 2016, la Jungle de Calais fut un véritable enfer sur Terre pour les migrants qui y échouaient, fuyant la guerre et la misère, rêvant d’un ailleurs plus clément. « Tu ne peux pas mettre ensemble dix mille hommes, quasiment enfermés, tributaires de la générosité des Calaisiens et des humanitaires, sans autre espoir qu’une traversée illégale, et croire que tout va bien se passer », écrit Norek dans Entre deux mondes. On est stupéfait, en lisant ce livre, d’avoir côtoyé – et permis – sans le savoir qu’existe en France une telle zone de non-droit, de violence et de pauvreté, dans laquelle les femmes et les enfants étaient particulièrement vulnérables.

Mais cette réalité atroce, Olivier Norek a le talent de la montrer sans aucun jugement ni manichéisme, il veut juste nous amener à réfléchir sur ce qui fait l’humanité de chacun. En mettant des noms et des visages sur des migrants au passé douloureux et au destin tragique, ainsi que sur des policiers au métier ingrat mais à la vocation chevillée au corps, Olivier Norek nous offre un autre regard sur les différents protagonistes de la Jungle. Il nous offre ainsi dans son roman de belles rencontres avec des personnages aussi complexes qu’attachants, qu’il s’agisse du policier syrien Adam, du jeune réfugié africain Kilani, ou encore du flic Bastien Miller et de sa famille. Tous vont unir leurs doutes, leurs blessures, leurs forces et leurs faiblesses pour se comprendre, se rejoindre et même s’aimer, et entreprendre ensemble une aventure périlleuse.

Avec Entre deux mondes, Olivier Norek nous propose non seulement un polar captivant, mais une vraie leçon de vie, d’humanité. A lire et méditer, sans hésitation !

« La femme révélée » de Gaëlle Nohant

La-femme-reveleeAmis lecteurs, bonjour ! Désolée pour ma longue absence de ce blog pendant le confinement, mais cela ne m’a pas empêchée de lire ! Et je vous recommande aujourd’hui « La femme révélée » (Grasset, 22 euros), le dernier roman de Gaëlle Nohant, l’auteure de « La part des flammes » et de « Légendes d’un dormeur éveillé ».

C’est l’histoire de Violet, alias Eliza, une jeune femme américaine passionnée de photographie, qui s’installe seule à Paris dans les années 50 sous une fausse identité pour fuir son passé, laissant derrière elle un mari fortuné et un petit garçon… Inséparable de son appareil photo Rolleiflex, elle va découvrir les charmes de Saint-Germain-des-Prés, rencontrer des amis atypiques, tomber amoureuse d’un bel Américain mystérieux, révéler ses talents de photographe en saisissant l’humanité des « invisibles ». Vingt ans plus tard, elle décide de retourner dans le Chicago des années 70 à la recherche de son fils. Elle va y affronter son propre passé en même temps que l’actualité brûlante de l’assassinat de Martin Luther King, des manifestations pacifistes contre la guerre du Vietnam, des hippies, des Black Panthers, et de la violence de leur répression.

Dans ce beau roman qui se lit agréablement grâce à la plume fluide et sensible de Gaëlle Nohant, nous retrouvons avec plaisir la vie nocturne et bohème de Saint-Germain-des-Prés, qui était le cadre de vie de Robert Desnos dans « Légendes d’un dormeur éveillé ». Paris apparaît bel et bien pour la jeune Américaine exilée comme la ville magique, la ville de la liberté, le point d’ancrage pour une nouvelle vie à inventer.

Par opposition, Chicago est dépeinte comme une ville violente et corrompue, lieu de toutes les injustices sociales, en particulier pour les afro-américains victimes des formes de ségrégation les plus brutales. Mais que ce soit à Paris ou à Chicago,  l’auteure ne se contente pas de nous faire vivre une aventure romanesque, elle nous plonge littéralement dans le vent de l’Histoire grâce à un récit parfaitement documenté, comme le sont tous ses ouvrages. 

La place des femmes dans la société du 20ème siècle est également au coeur de ce roman – qu’elles soient mariées ou prostituées ! – , avec leur difficulté à s’émanciper des hommes, des conventions et à choisir leurs modes de vie personnels et professionnels. Ainsi, c’est au fil du temps et au prix de nombreux sacrifices que Violet-Eliza pourra gagner sa liberté, le droit de vivre en artiste et en accord avec ses convictions.

Un bon roman en somme, à lire sans hésitation pour s’évader d’ici et de maintenant !

 

« Les choses humaines » de Karine Tuil

Les-choses-humainesAmis lecteurs, bonjour ! Je vous parlerai aujourd’hui du dernier roman de Karine Tuil : « Les choses humaines » (Gallimard, 21€), sélectionné lors de la rentrée littéraire 2019. Prix Interallié et Prix Goncourt des Lycéens, c’est un texte puissant autour  des thèmes chers à cette auteure : identité, société et psychologie. Il traite en particulier de la question brûlante du consentement sexuel.

On découvre d’abord la vie des Farel, un couple médiatique : Jean, 70 ans, est un journaliste français autodidacte et reconnu, qui anime une émission politique à la télévision. Son épouse Claire, 45 ans, est une essayiste connue pour ses engagements féministes. Leur fils Alexandre, 21 ans, est un étudiant brillant qui s’apprête à entrer dans la prestigieuse université de Stanford aux Etats-Unis. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour cette famille, jusqu’à ce que Claire se sépare de Jean pour emménager avec Adam, un professeur dont elle est tombée follement amoureuse. Un soir, le jeune Alexandre emmène Mila, la fille d’Adam âgée de 18 ans, à une fête parisienne, suite à laquelle les choses dérapent… Une accusation de viol va lancer la machine judiciaire et dévaster la vie des différents protagonistes de cette histoire.

Nous sommes là au coeur d’une question tristement actuelle : celle qui interroge le consentement sexuel, dans le contexte de #MeToo et #BalanceTonPorc, du procès Weinstein et de toutes les affaires qui secouent les mondes du cinéma, du sport, de la littérature (cf. le récent livre-témoignage de Vanessa Springora) et autres. S’agit-il de viol, ou non ? Comment évaluer la notion de consentement, quand le refus n’est pas clairement exprimé et que les circonstances peuvent induire en erreur ? On est dans cette fameuse « zone grise » qui rend si complexe le travail de la justice.

C’est justement dans la seconde partie du livre que Karine Tuil nous invite nous aussi à prendre le temps de comprendre comment des vies peuvent basculer en vingt minutes d’égarement, comment un jeune homme brillant et sans histoire a pu en arriver là : devenir malgré lui bourreau. Quelle est la part de responsabilité de chacun, quelle est celle du monde contemporain ? Nous affrontons avec Alexandre nos propres peurs face à la terrible mécanique judiciaire : la garde à vue, le placement sous contrôle judiciaire, l’emprisonnement, le procès… Nous sommes bien sûr amenés aussi à comprendre l’importance vitale pour une jeune fille d’être reconnue comme victime pour supporter le poids de la souffrance et de la honte. Comment peut-elle surmonter sa peur des hommes, son dégoût d’elle-même, après un tel traumatisme ? Dans cette seconde partie, toute entière consacrée à l’enquête de police, aux dépositions et aux confrontations, puis au procès, priorité est donnée aux faits. Il y a des questions, des réponses, des plaidoiries, des témoignages, un verdict. Pas le moindre commentaire, pas d’émotion, c’est au lecteur de juger par lui-même avec les éléments qui lui sont donnés.

C’est donc avec beaucoup de talent et d’intelligence, évitant mélo et complaisance, que Karine Tuil nous invite à travers ce roman fort à ne pas chercher trop vite de réponses toutes faites sur ce sujet sensible, à prendre le temps de réfléchir et de nous interroger. Dans la vraie vie, les « choses humaines » sont plus complexes qu’elles n’y paraissent et la littérature peut nous aider à en prendre conscience…

« La vie qui m’attendait » de Julien Sandrel

La vie qui m'attendaitAmis lecteurs, bonjour ! Parce que cela fait du bien de lire aussi des livres un peu légers et émouvants, je vous recommande aujourd’hui « La vie qui m’attendait », un joli roman de Julien Sandrel paru récemment en poche (Le Livre de Poche, 7,90 €). C’est son deuxième roman après « La chambre des merveilles », qui a connu un grand succès et que j’avais également chroniqué l’an dernier.

C’est l’histoire de Romane, une femme de trente-neuf ans, médecin célibataire et sans enfants, enlisée dans son quotidien monotone, ses complexes et son  hypocondrie. Jusqu’au jour où l’une de ses patientes lui affirme l’avoir aperçue à Marseille, où Romane n’a pourtant jamais mis les pieds. Qui est donc cette jeune femme, qui lui ressemble tant ? Troublée, Romane décide de partir à la recherche de ce double, qui mène une vie si différente d’elle… Cette rencontre va être décisive pour les deux femmes. Ensemble, elles vont mettre à jour un lourd secret de famille, partager rires et larmes, transformer le destin de chacune.

Je ne veux pas en dire plus sur l’histoire, pour ne pas la déflorer. Il faut se laisser surprendre par les événements et les émotions qui jaillissent à chaque coin de page, afin de savourer cette aventure à la fois troublante et bouleversante. La plume de Julien Sandrel est agréable, il a un bon sens de l’intrigue et sait camper des personnages complexes et attachants. C’est ainsi que pris par le plaisir de la lecture, on n’a qu’une envie : tourner la page suivante, et ainsi de suite jusqu’à la dernière !

Pour les amateurs d’histoires tendres et lumineuses, je recommande donc avec plaisir ce roman qui célèbre les liens familiaux. Il démontre qu’un peu d’amour et une main tendue peuvent donner la force de trouver le bonheur et le courage de réinventer sa vie.

« Le consentement » de Vanessa Springora

Le-consentementAmis lecteurs, bonjour ! Je voudrais vous parler aujourd’hui du roman « Le consentement » de Vanessa Springora (Grasset, 18 €).  Même s’il a déjà eu de larges échos dans les médias, le sujet mérite qu’on s’y attarde.

C’est sa propre histoire que raconte Vanessa Springora dans ce récit puissant, écrit à la première personne du singulier. Se désignant elle-même par une simple initiale, « V. », elle raconte ainsi son enfance puis son entrée dans l’adolescence dans les années 80. A treize ans, V. vit seule avec sa mère divorcée. Livrée à elle-même, la jeune fille comble l’absence de son père par une frénésie de lectures et une recherche éperdue d’amour et de regards valorisants. Au cours d’un dîner auquel elle accompagne sa mère, V. rencontre « G. » (alias Gabriel Matzneff), un écrivain célèbre et charismatique, dont elle ignore la réputation sulfureuse. Flattée de l’intérêt qu’il lui porte, V. accepte de le revoir et, alors qu’elle vient d’avoir seulement quatorze ans et qu’il en a cinquante, elle s’offre à lui corps et âme… La majorité des adultes autour d’eux accepte, voire encourage, cette idylle contre-nature. Mais bientôt, V. découvre que G. collectionne les aventures avec les « moins de seize ans » et que derrière l’homme de lettres encensé par la critique, se cache un dangereux prédateur de mineurs. V. tente de s’arracher à son emprise, tandis que G. offre leur histoire en pâture au monde entier en la racontant dans ses livres et sur internet.

Plus de trente ans après les faits, Vanessa Springora nous livre ce témoignage d’une plume remarquable, à la fois pudique et percutante. Sans pathos ni complaisance, nous épargnant les détails crus, elle dépeint avec une parfaite lucidité le contexte et le processus de manipulation psychologique qui ont pu mener une jeune fille de treize ans à tomber amoureuse d’un homme de plus de trois fois son âge, à se poser en victime consentante d’un pervers pédophile. Telle une héroïne des contes de fées de son enfance, elle a cru vivre une grande passion romanesque. Mais son prince charmant s’est transformé en monstre et Vanessa Springora décrit parfaitement la violence des étapes qui ont suivi : la désillusion, la souffrance et la colère, enfin la lente, douloureuse et presque impossible reconstruction. La vie de « V. » s’est en quelque sorte arrêtée à quatorze ans…

Mais au-delà de son histoire personnelle, l’auteure – qui est par ailleurs éditrice -, questionne les dérives d’une époque, en particulier celles du milieu littéraire. Cette parodie d’histoire d’amour entre une fille de treize ans et un quinquagénaire n’a pu naître et se développer qu’avec l’assentiment, voire la complicité des adultes, sous prétexte qu’il s’agissait d’un écrivain à succès. Au moment de sa rencontre avec la jeune Vanessa, Gabriel Matzneff décrivait dans ses livres ses pratiques pédophiles depuis des années déjà, il en parlait ouvertement sur les plateaux de télévision, sans être inquiété. D’autres intellectuels célèbres (Sartre, Beauvoir, Barthes…) ont signé dans les années 80 des tribunes dans les journaux pour demander la dépénalisation des relations sexuelles entre adultes et mineurs…  « Dans les années 70 et 80, la littérature passait avant la morale », a justifié récemment Bernard Pivot.

Gabriel Matzneff est ainsi resté longtemps à l’abri de toute poursuite pénale, mais la publication de ce livre témoignage de Vanessa Springora entraîne l’ouverture de procédures judiciaires contre lui et provoque une polémique salutaire : c’est l’occasion de réaffirmer haut et fort que les relations entre un adulte et un mineur de moins de 15 ans sont criminelles. Par ailleurs, comme l’écrit Vanessa Springora en préambule de son récit, la victime est parvenue à retourner l’arme du bourreau contre lui-même, et ce de manière magistrale : « Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence  : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre ». Une belle leçon de courage et un formidable exemple de littérature salvatrice.

« La fabrique des salauds » de Chris Kraus

La-Fabrique-des-salaudsAmis lecteurs, bonjour ! Je vous parlerai aujourd’hui d’un autre roman paru en août 2019 : « La fabrique des salauds » de Chris Kraus. Un énorme pavé de 892 pages, qui mérite vraiment le détour !

Nous sommes en 1970 dans un hôpital de Munich. Un jeune hippie découvre l’histoire de son voisin de chambre : Koja Solm, un vieil homme qui entreprend de lui raconter dans les moindres détails, sans pathos et avec un humour ravageur, son passé chargé.  Jeune artiste letton au caractère sensible, Koja est en effet devenu officier SS pendant la deuxième guerre mondiale, puis tour à tour (voire en même temps !) espion russe, allemand, américain et israélien. Le tout au hasard des circonstances de la vie, des caprices de l’amour ou des contingences matérielles. Par delà l’Histoire dans laquelle il a joué un rôle actif, Koja raconte aussi au jeune hippie une douloureuse histoire d’amour : celle qui a lié toute leur vie son frère Hubert, leur soeur adoptive Eva et lui-même dans un ménage à trois infernal.

C’est tout un pan du 20e siècle qui nous est retracé à travers l’histoire de Koja Solm. De Riga à Tel Aviv, en passant par Auschwitz, Paris et Münich, nous vivons en direct tous les tableaux d’une fresque aux couleurs violentes et aux accents tragiques. Nous assistons au déclin puis à la renaissance de l’Europe, au prix de compromis parfois très hasardeux. On apprend ainsi beaucoup dans ce roman sur les faces cachées – et inavouables – de la politique internationale et de l’espionnage du siècle passé, qui ne faisaient vraiment pas bon ménage avec l’éthique. Trahisons, mensonges, tortures et meurtres étaient les aléas du métier… Et on découvre avec effroi que d’anciens SS, ayant commis les pires atrocités, ont été recrutés en toute impunité par les services secrets de l’Allemagne d’après-guerre, voire par le CIA et le Mossad.

La morale est également allègrement bafouée par les liens qui unissent la famille Solm, faits d’amour, de désir, de haine et d’une violence qui peut se déchainer jusqu’à ce que mort s’ensuive… Suivre pas à pas cette famille atypique nous amène tantôt à épouser leurs joies et leurs chagrins, tantôt à frémir de gêne ou d’effroi face à ces personnalités si complexes et dérangeantes. Le romancier s’amuse à surprendre et malmener sans arrêt ses lecteurs, comme son personnage Koja le fait avec son auditeur hippie !

Enfin, l’intérêt majeur selon moi de ce roman est d’expliquer, par le biais de la fiction, comment presque à leur corps défendant, certains hommes a priori apolitiques et inoffensifs ont pu devenir de « bons nazis ». Une question qui hante beaucoup d’Allemands, mais aussi tous ceux qui s’interrogent sur « l’origine du Mal »… Dans sa confession à son voisin de chambre, Koja Solm dit ainsi : « De mon côté, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, je devins un bon nazi. Je ne m’en rendis même pas compte. Nombre d’entre nous en firent autant, presque à leur insu, car devenir un bon nazi était comme devenir un bon chrétien. Les bons nazis étaient une évidence. Il n’y en avait pas d’autres, et les choses se faisaient d’elles-mêmes. »

Une lecture vraiment passionnante, qui peut nous aider à mieux comprendre ce qui s’est joué au cours de ce 20e siècle sanglant et tumultueux.

« Une bête au Paradis » de Cécile Coulon

Une-bete-au-paradisAmis lecteurs, bonjour ! Je vous recommande aujourd’hui un roman paru en août 2019 : « Une bête au Paradis » de Cécile Coulon (L’Iconoclaste, 18 euros).

C’est d’abord l’histoire d’Emilienne, une femme de caractère qui élève seule ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel, à la mort de leurs parents, dans sa ferme isolée au bout d’un chemin de terre sinueux. C’est aussi une histoire d’amours fous : celui de la jeune Blanche pour le bel Alexandre, dévoré par l’ambition ; celui de Blanche pour « le Paradis », la ferme de sa grand-mère ; enfin celui de Louis, le commis d’Emilienne, pour Blanche. L’impossibilité de concilier toutes ces passions va peu à peu poser les bases d’une tragédie. L’amour fou va petit à petit laisser place à la déception, la frustration, la colère, la haine, la vengeance…

Dans ce récit âpre et fort bien mené, les personnages sont tous parfaitement bien campés, complexes psychologiquement, physiquement très incarnés : terriblement humains. On est happé par le destin de cette lignée de femmes, de la grand-mère à la petite-fille, viscéralement attachées à leur terre, celle du « Paradis », au point d’être prêtes à tous les renoncements, toutes les folies pour elle… comme une malédiction. De fait, à la lecture de ce roman, on sent peu à peu le drame sourdre, impuissants, jusqu’à l’explosion finale.

Cécile Coulon est une jeune romancière (29 ans seulement) au style à la fois poétique et incisif, lyrique et violent, qui nous offre là un huis clos intense. A découvrir sans hésiter !

« Les déracinés » de Catherine Bardon

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Amis lecteurs, bonjour ! Je vous parlerai aujourd’hui du roman « Les déracinés » de Catherine Bardon (Pocket, 9,40€). En 750 pages, il vous raconte un épisode méconnu de l’Histoire mondiale, sous la forme d’une grande épopée familiale.

Tout commence en 1931 à Vienne, une ville d’artistes et d’intellectuels, où il fait bon vivre. Jeunes, beaux et brillants, Wilhelm et Almah, tous deux issues de familles juives viennoises, se rencontrent, tombent fous amoureux l’un de l’autre et se marient, promis ensemble à un bel avenir. Mais la montée de l’antisémitisme défigure peu à peu leur belle capitale, la rend de plus en plus menaçante. Se refusant à partir en exil, Wilhelm et Almah attendent trop longtemps, nous sommes maintenant en 1939 et tous les pays d’accueil, y compris les Etats-Unis, ferment leurs frontières aux immigrants juifs. Consigné dans un camp de réfugiés en Suisse, le jeune couple n’a plus qu’un seul choix : accepter de partir en République dominicaine avec d’autres colons juifs pour transformer un territoire de jungle sauvage en terres agricoles sous un soleil de plomb. Très loin des paillettes de Vienne, de leurs ambitions professionnelles et de leurs rêves, comment Wilhelm et Almah vont-ils relever le défi de cette nouvelle vie ?

J’ai trouvé très intéressant de découvrir cet épisode véridique, méconnu de la plupart d’entre nous : l’exil pendant la deuxième guerre mondiale de milliers de Juifs en République dominicaine, selon un accord passé par le dictateur local Trujillo avec les autorités américaines. Ce projet a tenu lieu de laboratoire pour les idées sionistes avant la création des premiers kibboutz en Israël. Et c’est impressionnant dans ce roman de voir la capacité d’adaptation incroyable dont ont su faire preuve bon nombre de ces immigrants juifs exerçant des métiers intellectuels ou artistiques, contraints du jour au lendemain de se métamorphoser en fermiers ou bâtisseurs vivant en collectivité sur la base de la propriété commune des biens. Sur une terre hostile, brûlée par un soleil implacable, ils sont parvenus à s’organiser peu à peu, ont permis à des bâtiments et à tout un village de sortir de terre, développé cultures et élevage, et aménagé toute une vie sociale et culturelle.

« Les Déracinés » se lit par ailleurs agréablement, comme un roman-feuilleton, avec des péripéties multiples, des décors changeants et décrits avec une précision incroyable, des personnages principaux attachants et que l’on voit évoluer dans le temps, des personnages secondaires avec lesquels ils tissent des liens d’amitié, d’amour… Il y a des événements heureux, des drames, des rencontres inoubliables : tous les ingrédients pour dévorer les 750 pages jusqu’au bout !

Ce roman m’a paru parfois trop centré sur l’histoire d’amour entre Wil et Almah, mais j’ai aimé l’idée de suivre les turbulences d’un couple au fil d’une vie bouleversée. C’est aussi une belle ode à la richesse de l’âme et des relations humaines, et à la formidable capacité d’adaptation de l’individu face aux aléas de la vie. C’est enfin un joli roman traitant de l’attachement – à la famille, aux amis, à un pays, à une ville, à des maîtres de pensée…  -, de la nostalgie et de l’exil.

« Le bal des folles » de Victoria Mas

IMG_4438Amis lecteurs, bonjour ! Laissez-moi vous présenter aujourd’hui « Le bal des folles », un premier roman de Victoria Mas (Albin Michel, 18,90€) déjà deux fois remarqué (Prix Stanislas et Talents Cultura) et présent dans la sélection du prix Fémina.

L’histoire : Nous sommes à la fin du dix-neuvième siècle, à Paris. L’hôpital de la Salpêtrière, dirigé par le célèbre professeur Charcot, abrite des « aliénées » de tous âges et de toutes sortes : idiotes, épileptiques, hystériques, folles, maniaques… Chaque année, ces femmes préparent activement leurs costumes de colombine, de gitanes ou de mousquetaires pour participer au célèbre Bal des Folles, organisé dans l’enceinte de l’hôpital à la mi-carême et ouvert au Tout-Paris. L’une d’elles, Eugénie, s’est retrouvée internée à  la demande de son père, mais est-elle vraiment folle ? L’infirmière Geneviève, fidèle assistante de Charcot, en doute peu à peu…

Dans ce livre, Victoria Mas met à nu la condition féminine au XIXe siècle. A l’époque, une jeune fille dite de bonne famille n’avait aucun droit, ni de sortir, ni de parler, encore moins de penser. Ainsi, dans le roman, c’est en voulant affirmer son indépendance d’esprit que la jeune Eugénie s’attire les foudres de son père, qui l’envoie dans un hôpital psychiatrique à la première occasion. Dans le milieu plus simple de l’infirmière Geneviève, le père n’hésite pas non plus à renier sa fille du jour en lendemain dès lors qu’elle lui semble développer des idées non académiques.

Si elle ne rentrait pas dans les normes de la société et avait un comportement potentiellement gênant pour sa famille, n’importe quelle femme pouvait donc être envoyée à la Salpêtrière et n’en plus sortir. Cela rappelle le triste sort de Camille Claudel, internée jusqu’à sa mort dans un hôpital psychiatrique à la demande de sa mère et de son frère, et souffrant tout du long de solitude, de froid et de faim. De fait, dans le même esprit que l’excellent « La salle de bal » d’Anna Hope, ce roman dénonce aussi les conditions d’enfermement des femmes en asile psychiatrique : depuis leur internement contre leur gré pour de soi-disants désordres neurologiques ou psychologiques, jusqu’à leur mise en scène dans des expérimentations d’hypnose réalisées par Charcot devant un public d’étudiants admiratif, en passant par ce Bal des Folles les exhibant comme des bêtes curieuses devant les riches Parisiens, aucune humiliation ne leur était épargnée.

Basé sur des faits historiques, ce premier roman met un peu de temps à démarrer puis se lit agréablement, même si on frémit vraiment d’indignation devant le traitement infligé à ces femmes par une société malade de sa propre folie.

« La plus précieuse des marchandises – un conte » de Jean-Claude Grumberg

La plus precieuse des marchandisesAmis lecteurs, bonjour ! Je vous recommande aujourd’hui ce remarquable petit livre : « La plus précieuse des marchandises – un conte » de Jean-Claude Grumberg (Le Seuil, collection La librairie du XXIe siècle, 12€). Prix spécial du jury du prix des Libraires 2019 et Prix des lecteurs L’Express/BFMTV 2019, il ne vous laissera pas indifférents.

Ce conte, qui commence de manière classique par un « Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron », se continue de façon beaucoup moins traditionnelle et enfantine dès lors que l’on découvre l’époque et le lieu dans lequel il se situe : en 1942, dans une forêt polonaise, à quelques encablures d’Auschwitz… « Une pauvre bûcheronne » donc, en mal de maternité, reçoit un cadeau inespéré des « dieux du train » qui sillonne tous les jours la forêt avec sa cargaison de souffrance, pour repartir à vide quelques heures plus tard : une « petite marchandise » lui est lancée par la lucarne d’un wagon, geste d’amour désespéré d’un père qui veut sauver son enfant. La bûcheronne devient mère à l’instant où elle s’en empare. Mais comme dans tout conte, des forces obscures vont s’acharner pour compliquer le destin de nos deux héroïnes…

Ce conte décalé nous offre un autre regard sur ces pages sombres et tragiques de l’Histoire, dénonçant les préjugés et montrant que les gentils et les méchants ne sont pas toujours ceux que l’on croit ; l’âme humaine est plus complexe que dans les contes traditionnels. Et les dernières pages, peut-être les plus belles du livre, interrogent sur la lisière entre conte et récit, entre fiction et histoire vraie, et soulignent le côté absurde de la question « Qu’est-ce qui est vrai ? » poussée à l’extrême. L’horreur de la Shoah ne peut s’appréhender de façon purement factuelle…

À la fois réaliste et poétique, cynique et sensible, tragique et joyeux, désespéré et plein d’espérance, ce récit est surtout une ode à l’amour parental, qu’il soit biologique ou adoptif : sa dimension infinie rend capable de tous les sacrifices, même les plus extrêmes. « Voilà la seule chose qui mérite d’exister dans les histoires comme dans la vie vraie. L’amour, l’amour offert aux enfants, aux siens comme à ceux des autres. L’amour qui fait que, malgré tout ce qui existe, et tout ce qui n’existe pas, l’amour qui fait que la vie continue. »