« La plus précieuse des marchandises – un conte » de Jean-Claude Grumberg

La plus precieuse des marchandisesAmis lecteurs, bonjour ! Je vous recommande aujourd’hui ce remarquable petit livre : « La plus précieuse des marchandises – un conte » de Jean-Claude Grumberg (Le Seuil, collection La librairie du XXIe siècle, 12€). Prix spécial du jury du prix des Libraires 2019 et Prix des lecteurs L’Express/BFMTV 2019, il ne vous laissera pas indifférents.

Ce conte, qui commence de manière classique par un « Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron », se continue de façon beaucoup moins traditionnelle et enfantine dès lors que l’on découvre l’époque et le lieu dans lequel il se situe : en 1942, dans une forêt polonaise, à quelques encablures d’Auschwitz… « Une pauvre bûcheronne » donc, en mal de maternité, reçoit un cadeau inespéré des « dieux du train » qui sillonne tous les jours la forêt avec sa cargaison de souffrance, pour repartir à vide quelques heures plus tard : une « petite marchandise » lui est lancée par la lucarne d’un wagon, geste d’amour désespéré d’un père qui veut sauver son enfant. La bûcheronne devient mère à l’instant où elle s’en empare. Mais comme dans tout conte, des forces obscures vont s’acharner pour compliquer le destin de nos deux héroïnes…

Ce conte décalé nous offre un autre regard sur ces pages sombres et tragiques de l’Histoire, dénonçant les préjugés et montrant que les gentils et les méchants ne sont pas toujours ceux que l’on croit ; l’âme humaine est plus complexe que dans les contes traditionnels. Et les dernières pages, peut-être les plus belles du livre, interrogent sur la lisière entre conte et récit, entre fiction et histoire vraie, et soulignent le côté absurde de la question « Qu’est-ce qui est vrai ? » poussée à l’extrême. L’horreur de la Shoah ne peut s’appréhender de façon purement factuelle…

À la fois réaliste et poétique, cynique et sensible, tragique et joyeux, désespéré et plein d’espérance, ce récit est surtout une ode à l’amour parental, qu’il soit biologique ou adoptif : sa dimension infinie rend capable de tous les sacrifices, même les plus extrêmes. « Voilà la seule chose qui mérite d’exister dans les histoires comme dans la vie vraie. L’amour, l’amour offert aux enfants, aux siens comme à ceux des autres. L’amour qui fait que, malgré tout ce qui existe, et tout ce qui n’existe pas, l’amour qui fait que la vie continue. »

« Le courage qu’il faut aux rivières » d’Emmanuelle Favier

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Amis lecteurs, bonjour ! Je reviens vers vous avec un très beau roman intitulé « Le courage qu’il faut aux rivières », d’Emmanuelle Favier (Le Livre de Poche, 7,20€).

Cela se passe dans un petit village des Balkans, à une époque indéfinie mais reculée. Manushe est une « vierge jurée », qui a choisi lorsqu’elle était jeune fille de renoncer au mariage et à sa condition de femme pour pouvoir vivre et travailler comme un homme. Elle jouit à ce titre du respect de toute la communauté. Mais un beau jour débarque dans le village, on ne sait d’où, Adrian. Sa personnalité énigmatique fascine peu à peu tous les habitants, y compris Manushe, qui renoue malgré elle avec des émotions et une féminité enfouies depuis longtemps. Mais en a-t-elle vraiment le droit, dans cette société régie par la tradition ? Et qui est vraiment Adrian ?

Ce premier roman étonnant traite ainsi de la construction culturelle des êtres et de l’oppression des communautés traditionnelles envers les femmes. Il invite à s’interroger sur la liberté des désirs et des comportements de chacun. Pour autant, il ne se veut pas politique, même si cela fait forcément penser aux débats sur le « gender », ni féministe, même si la société dénoncée ici est hyper patriarcale. C’est avant tout l’histoire d’un amour inavouable et passionné, confronté à la force de l’interdit…

Et l’essentiel, c’est qu’au-delà du côté très troublant de ce roman, on est happé par la qualité de l’écriture d’Emmanuelle Favier, par son style poétique et envoûtant mis au service d’un récit dur et concret. On est emporté par un je-ne-sais-quoi qui donne à cette histoire des allures de rêve (ou de cauchemar…), de conte, voire de mythe dans sa dimension à la fois merveilleuse et tragique. Un magnifique roman en somme, qu’on n’oublie pas de sitôt.

« Un gentleman à Moscou » de Amor Towles

Amis lecteurs, bonjour ! Je vous propose aujourd’hui de vous plonger dans le roman « Un gentleman à Moscou » de l’écrivain américain Amor Towles. Best-seller aux États-Unis, ce gros pavé de 500 pages vous embarque en Russie au début du 20e siècle, aux premières heures du régime soviétique. Un voyage imaginaire à travers l’Histoire avec un grand H, qui s’avère aussi intéressant que captivant.

Voici le résumé de l’éditeur : en 1922, le comte Alexandre Illitch Rostov est condamné par un tribunal bolchévique à vivre en résidence surveillée dans le luxueux hôtel Metropol de Moscou, où le comte a ses habitudes, à quelques encablures du Kremlin. Acceptant joyeusement son sort, le comte Rostov hante les couloirs, salons feutrés, restaurants et salles de réception de l’hôtel, et noue des liens avec le personnel de sa prison dorée   – officiant bientôt comme serveur au prestigieux restaurant Boyarski –, des diplomates étrangers de passage – dont le comte sait obtenir les confidences à force de charme, d’esprit, et de vodka –, une belle actrice inaccessible – ou presque ­–, et côtoie les nouveaux maîtres de la Russie. Mais, plus que toute autre, c’est sa rencontre avec Nina, une fillette de neuf ans, qui bouleverse le cours de sa vie bien réglée au Metropol. 
Trois décennies durant, le comte vit nombre d’aventures retranché derrière les grandes baies vitrées du Metropol, microcosme où se rejouent les bouleversements la Russie soviétique.  

Malgré quelques invraisemblances, on se promène avec plaisir au bras de ce gentleman aussi charmant que raffiné, qui reste fidèle à ses valeurs et à son éducation aristocrates, y compris lorsqu’il se retrouve à dîner face à un haut dignitaire soviétique. On accompagne avec intérêt les aventures de cet homme atypique qui parvient, en dépit de son long confinement, à suivre de près l’évolution politique, économique et sociale de son pays, et à vivre personnellement de belles histoires d’amour et d’amitié. À travers son regard, on apprend beaucoup de choses sur la « Mère Russie », tout en s’attachant à l’histoire inventée par Amor Towles et à ses personnages.

Écrit avec un style à la fois simple et élégant, empreint d’humour et de poésie, ce roman se lit facilement et agréablement. Un vrai caviar à savourer sans modération !

« J’entends des regards que vous croyez muets » d’Arnaud Cathrine

Amis lecteurs, bonjour ! Permettez-moi de vous présenter aujourd’hui un petit livre récent et facile à lire, au titre intriguant : « J’entends des regards que vous croyez muets » d’Arnaud Cathrine (Éditions Verticales, 18€).

Je ne connaissais pas cet auteur et non, rien à voir avec le chanteur au nom homonyme (mais pas homographe), Philippe Katerine ! Arnaud Cathrine est un écrivain français de 45 ans qui a déjà fait paraître une trentaine de livres, dont la moitié destinée à la jeunesse.

Pour écrire ce recueil de 65 courts récits, il a utilisé des techniques de « voleur » et même de « prédateur », bien connues de tout un chacun, mais surtout des écrivains : « Je passe mon temps à voler des gens. Dans le métro, dans la rue, au café, sur la place. Ce peut être une femme, un homme, un adolescent, un enfant, un couple… J’ai toujours un carnet et un stylo sur moi. Je tente de les deviner, aucun ne doit me rester étranger, je veux les garder, je finis par les inventer, ce que je nomme voler. »

Arnaud Cathrine s’empare ainsi à leur insu du corps et de l’âme d’inconnus qu’il croise au fil des jours pour leur imaginer une vie avec un passé, un présent, voire un futur, simplement à partir d’observations visuelles et de bribes de conversations. Ces personnes deviennent sans le savoir les personnages de fictions romanesques, tragiques ou comiques, au gré de l’inspiration de l’auteur. Devenu lui-même un personnage à part entière, Arnaud Cathrine projette dans ses histoires ses propres fantasmes, ses souvenirs et son imaginaire débridé, dans une sorte de jeu de miroirs qui dessine en creux son autoportrait.

Qui n’a jamais joué à cela : observer quelqu’un dans une salle d’attente, un restaurant ou un train, et extrapoler à partir de ce que l’on perçoit ? Nous nous reconnaissons forcément dans cette démarche, même si nous n’avons pas tous le talent d’Arnaud Cathrine pour raconter en mots qui sonnent, amusent ou émeuvent ces 1001 destins qui nous attendent (ou non) au détour d’une vie.

Arnaud Cathrine pose sur la société et sur ses contemporains un regard juste, empreint d’humour et de bienveillance, qui donne à ce recueil une dimension à la fois légère et profonde, pour le plus grand plaisir du lecteur. Un recueil à grignoter au fil de nos propres observations du quotidien, un carnet et un stylo à la main !

« Né d’aucune femme » de Franck Bouysse

Amis lecteurs, bonjour ! Je vous recommande aujourd’hui le roman « Né d’aucune femme » de Franck Bouysse (20,90€, Manufacture de Livre Editions). Grand Prix des Lectrices Elle dans la catégorie Policiers, il ne vous laissera pas indifférent. Pour être honnête, on peut même dire qu’il glace parfois le sang, du fait de certaines scènes d’une grande violence physique et/ou psychologique. Mais il est poignant, captivant, vibrant… en un mot : excellent !

Au début de ce roman, un prêtre prénommé Gabriel se voit confier le journal intime d’une femme qui a vécu enfermée pendant de nombreuses années dans un asile de fous, dans la campagne française, à la fin du 19e siècle. Nous découvrons ainsi avec lui l’histoire bouleversante de Rose. Née dans une famille très pauvre, la jeune fille a été vendue à 14 ans par son père à un homme violent et sans scrupule qui habitait avec sa propre mère – aussi mauvaise que lui – dans un manoir isolé. Impuissante, Rose a découvert peu à peu quel destin terrible l’attendait auprès de ce couple malfaisant, l’amour s’invitant presque par hasard dans ce conte cruel…

L’histoire est noire mais laisse toujours passer la lumière, le récit est très habilement construit, l’écriture est belle et efficace, les caractères des personnages sont esquissés avec justesse et sensibilité. Ce roman se lit d’une traite, nous plongeant dans un flot d’émotions intenses, et il laisse en nous un souvenir puissant. À lire sans hésiter, sous réserve d’aimer les histoires aussi sombres que magnifiques !

« Les oubliés du dimanche » de Valérie Perrin

Les oubliés du dimancheAmis lecteurs, bonjour ! Après « Changer l’eau des fleurs » que j’avais beaucoup aimé, j’ai eu envie de lire le précédent roman de Valérie Perrin : « Les oubliés du dimanche » (Le Livre de Poche, 7,90€), que je vous recommande également.

L’histoire : Justine, vingt et un ans, vit avec son cousin chez leurs grands-parents, depuis le décès de leurs parents respectifs dans un accident de voiture il y a de nombreuses années. Elle s’interroge sur le mystère qui semble planer autour de cette mort, tout en s’attachant aux résidents de la maison de retraite où elle travaille comme aide-soignante. Elle se lie notamment à une vieille dame centenaire, Hélène Hel, dont elle décide d’écrire l’histoire. Cette dernière lui raconte en détails sa vie et son grand amour, mis à mal par la guerre de 39-45… Grâce à Hélène, Justine va peu à peu affronter les secrets de sa propre histoire. Mais un jour, un mystérieux « corbeau » sème le trouble dans la maison de retraite…

À la fois drôle, poétique et mélancolique, ce roman se penche sur les amours passées et présentes, sur celles qui sont avouées, inavouées ou inavouables… C’est un beau livre qui traite aussi avec beaucoup de sensibilité de la mémoire, de la transmission et du poids des secrets de famille.  Il y a les souvenirs qui émeuvent et rendent heureux, il y a les non-dits qui font souffrir toute une vie.

Emouvant, sans jamais être larmoyant, ce livre vous embarque dans une jolie histoire pétrie d’humanité.

« Il faut qu’on parle de Kevin » de Lionel Shriver

Il faut qu'on parle de KevinAmis lecteurs, bonjour ! J’ai envie de vous présenter aujourd’hui « Il faut qu’on parle de Kevin » de Lionel Shriver (J’ai lu, 8,60€). Ce roman épistolaire coup de poing donne la parole à la mère d’un adolescent auteur d’une tuerie dans un lycée américain (c’est une fiction cependant).

À la veille de ses seize ans, Kevin Khatchadourian a tué sept de ses camarades de lycée, un employé de la cafétéria et un professeur. Dans des lettres adressées au père dont elle est séparée, Eva, sa mère, interroge avec une précision chirurgicale leur histoire familiale pour comprendre comment son fils en est arrivé là. Elle se souvient qu’elle a eu du mal à sacrifier sa brillante carrière pour devenir mère, qu’elle ne s’est jamais faite aux contraintes de la maternité et que dès la naissance elle s’est heurtée à un enfant difficile, voire hostile.  L’arrivée de Celia, petite sœur fragile et affectueuse, n’a fait que creuser le fossé entre elle et son fils. Elle se rappelle avoir passé des années à dénoncer la méchanceté naturelle de Kevin, au grand dam de son mari qui voulait, contre vents et marées, incarner la famille américaine idéale… Mais quand le pire est survenu, Eva veut comprendre : qu’est-ce qui a poussé Kevin à commettre ce massacre ? Et quelle est sa propre part de responsabilité ?

Dans ce roman anticonformiste, Lionel Shriver ose briser trois tabous. Le premier est celui de l’innocence absolue de l’enfant : ce dernier ne commettrait le mal que du fait d’une enfance malheureuse, de parents déficients, de traumatismes, etc. En réalité, n’en déplaise à Jean-Jacques Rousseau, il semble que certains enfants naissent bel et bien méchants… Le second tabou abordé est celui de l’amour maternel inconditionnel : l’auteure américaine ose affirmer que l’amour maternel n’est pas inné et décrit une mère qui  mène avec son enfant une guerre de chaque instant. Le troisième tabou est celui de de la famille américaine idéale, dans laquelle l’enfant est roi. Des matchs de baseball aux visites culturelles, en passant par des cadeaux à foison, les parents rivalisent d’idées pour concourir à l’épanouissement de leur rejeton, lui pardonnant tous ses écarts. Lionel Shriver livre ainsi une critique impitoyable des méthodes d’éducation laxiste qui ont fleuri aux Etats-Unis ces dernières décennies.

Il me faut préciser que certains passages, dans lesquels la mère décrit elle-même son narcissisme et sa dureté, ont de quoi déclencher le malaise et l’antipathie. Mais elle a aussi le mérite de ne jamais tomber dans l’auto-complaisance. Et on se prend à la fin du livre à éprouver une vraie compassion pour elle… Par ailleurs, certaines scènes (celle de la tuerie notamment, mais pas seulement) sont d’une cruauté et d’une violence difficilement soutenables : ce roman n’est donc pas à mettre entre toutes les mains. Mais j’en garde personnellement un souvenir fort, dérangeant et bouleversant à la fois.