« La fabrique des salauds » de Chris Kraus

La-Fabrique-des-salaudsAmis lecteurs, bonjour ! Je vous parlerai aujourd’hui d’un autre roman paru en août 2019 : « La fabrique des salauds » de Chris Kraus. Un énorme pavé de 892 pages, qui mérite vraiment le détour !

Nous sommes en 1970 dans un hôpital de Munich. Un jeune hippie découvre l’histoire de son voisin de chambre : Koja Solm, un vieil homme qui entreprend de lui raconter dans les moindres détails, sans pathos et avec un humour ravageur, son passé chargé.  Jeune artiste letton au caractère sensible, Koja est en effet devenu officier SS pendant la deuxième guerre mondiale, puis tour à tour (voire en même temps !) espion russe, allemand, américain et israélien. Le tout au hasard des circonstances de la vie, des caprices de l’amour ou des contingences matérielles. Par delà l’Histoire dans laquelle il a joué un rôle actif, Koja raconte aussi au jeune hippie une douloureuse histoire d’amour : celle qui a lié toute leur vie son frère Hubert, leur soeur adoptive Eva et lui-même dans un ménage à trois infernal.

C’est tout un pan du 20e siècle qui nous est retracé à travers l’histoire de Koja Solm. De Riga à Tel Aviv, en passant par Auschwitz, Paris et Münich, nous vivons en direct tous les tableaux d’une fresque aux couleurs violentes et aux accents tragiques. Nous assistons au déclin puis à la renaissance de l’Europe, au prix de compromis parfois très hasardeux. On apprend ainsi beaucoup dans ce roman sur les faces cachées – et inavouables – de la politique internationale et de l’espionnage du siècle passé, qui ne faisaient vraiment pas bon ménage avec l’éthique. Trahisons, mensonges, tortures et meurtres étaient les aléas du métier… Et on découvre avec effroi que d’anciens SS, ayant commis les pires atrocités, ont été recrutés en toute impunité par les services secrets de l’Allemagne d’après-guerre, voire par le CIA et le Mossad.

La morale est également allègrement bafouée par les liens qui unissent la famille Solm, faits d’amour, de désir, de haine et d’une violence qui peut se déchainer jusqu’à ce que mort s’ensuive… Suivre pas à pas cette famille atypique nous amène tantôt à épouser leurs joies et leurs chagrins, tantôt à frémir de gêne ou d’effroi face à ces personnalités si complexes et dérangeantes. Le romancier s’amuse à surprendre et malmener sans arrêt ses lecteurs, comme son personnage Koja le fait avec son auditeur hippie !

Enfin, l’intérêt majeur selon moi de ce roman est d’expliquer, par le biais de la fiction, comment presque à leur corps défendant, certains hommes a priori apolitiques et inoffensifs ont pu devenir de « bons nazis ». Une question qui hante beaucoup d’Allemands, mais aussi tous ceux qui s’interrogent sur « l’origine du Mal »… Dans sa confession à son voisin de chambre, Koja Solm dit ainsi : « De mon côté, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, je devins un bon nazi. Je ne m’en rendis même pas compte. Nombre d’entre nous en firent autant, presque à leur insu, car devenir un bon nazi était comme devenir un bon chrétien. Les bons nazis étaient une évidence. Il n’y en avait pas d’autres, et les choses se faisaient d’elles-mêmes. »

Une lecture vraiment passionnante, qui peut nous aider à mieux comprendre ce qui s’est joué au cours de ce 20e siècle sanglant et tumultueux.

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