« Âme brisée » de Akira Mizubayashi

Amis lecteurs, bonjour ! Je vous invite aujourd’hui à lire « Âme brisée » de l’écrivain Akira Mizubayashi (Gallimard, 19 €). Pour ce roman écrit directement en français, l’auteur japonais a remporté le prestigieux Prix des Libraires 2020. C’est l’histoire d’une lente et belle reconstruction après un traumatisme d’enfance, mais aussi une ode au pouvoir salvateur de la musique.

Le roman commence par une scène forte qui se déroule à Tokyo, en 1938. Le jeune Rei, 11 ans, assiste à une répétition clandestine organisée par son père Yu, passionné de musique classique occidentale, avec trois étudiants chinois. Soudain, des soldats japonais font irruption dans la pièce et arrêtent les quatre musiciens amateurs, soupçonnés d’être des dissidents politiques en cette période de guerre sino-japonaise. Le violon de Yu est brisé et Rei, caché dans une armoire, voit son père emmené à jamais loin de lui. Un officier mélomane nommé Kurokami tente de l’aider et remet à l’enfant l’instrument paternel détruit. Rei devra grandir et construire sa vie d’adulte avec le violon brisé et le souvenir obsédant de cette scène terrible… En parallèle de cette histoire ancienne, le roman raconte une autre histoire : celle de Jacques et Hélène, qui se sont rencontrés dans les années 50 mais avec lesquels on fait connaissance au début des années 2000, à Paris. Il est luthier et elle archetier, deux métiers aussi complémentaires que leurs personnalités. Mais quel est le lien entre ces deux histoires, l’une japonaise et l’autre française ? A vous de le découvrir en lisant ce magnifique roman !

C’est avec beaucoup de délicatesse que Akira Mizubayashi associe dans ce récit deux formes d’art, la littérature et la musique, pour explorer la question de la perte d’un être cher, du déracinement et de l’oubli impossible. Le titre « Âme brisée » lui-même est admirablement choisi : il désigne d’une part concrètement « l’âme » brisée du violon de Yu, cette petite pièce de bois interposée entre la table et le fond de l’instrument, les maintenant à la bonne distance pour assurer la qualité, la propagation comme l’uniformité des vibrations ; d’autre part l’âme brisée de l’enfant, au sens spirituel du terme, suite à cette scène traumatisante. C’est précisément la musique qui va sauver Rei et le ramener vers ce père dont il ne parvient pas à faire le deuil.

Entre la musique mise à l’honneur tout au long de l’histoire et la poésie de la langue française choisie par l’auteur, parsemée de quelques expressions et références culturelles japonaises, le lecteur ne peut qu’être charmé, voire envoûté par ce joli roman. Pour autant, la cruauté du monde est également au coeur de ce récit, qui démarre en pleine guerre. Il est ainsi question de la politique expansionniste de l’Empire japonais, de la violence des arrestations et des interrogatoires menés par les militaires, mais aussi d’Hiroshima et du bombardement de Tokyo le 10 mars 1945.

Ce roman se lit vraiment d’une traite, on se laisse emporter par la quête du père et l’espoir d’une réparation matérielle et spirituelle, comme par la musique qui accompagne comme un souffle profond chaque mouvement de l’histoire, de la première à la dernière page. A offrir ou s’offrir pour mieux vivre cette période particulière !

« Betty » de Tiffany McDaniel

Amis lecteurs, permettez-moi de vous recommander aujourd’hui la lecture de Betty de Tiffany McDaniel (Gallmeister, 26,40 euros). Un magnifique roman, violent et magique, émouvant et tragique à la fois.

Prix du roman Fnac 2020 et America 2020, il raconte en 720 pages l’histoire de Betty, la « Petite Indienne ». Née au siècle dernier d’un père cherokee et d’une mère blanche, la fillette à la peau sombre grandit au sein d’une fratrie nombreuse et pas comme les autres, en proie au racisme et aux préjugés de la population locale. Particulièrement sensible et mature, c’est grâce aux belles légendes amérindiennes racontées par son père, mais surtout à travers l’écriture que la petite métisse va pouvoir supporter et transcender les nombreux drames et secrets qui accablent sa famille. Avec une puissance de vie, une foi et une espérance qui en font une héroïne universelle.

Ce roman est une fiction largement inspirée de faits réels. Tiffany McDaniel a commencé à l’écrire il y a près de 20 ans après que sa mère lui ait confié son histoire familiale : « Ma mère, Betty, est née le 12 février 1954, fille d’une femme aussi saisissante qu’un rêve et d’un père cherokee qui fabriquait son alcool de contrebande et créait ses propres mythes ». L’auteure lui dédie son roman : « Je t’aime, maman. Ce livre est pour toi et toute ta magie immémoriale. »

Narratrice de ce récit, le personnage de Betty raconte la rencontre de ses parents, puis sa propre enfance jusqu’à ses 18 ans. Quatrième d’une fratrie de huit, c’est elle qui ressemble le plus physiquement et moralement à son père. C’est ainsi que ce dernier décide de lui transmettre tout ce qu’il connaît de la vie, de la terre et du ciel, un savoir-faire et un savoir-être qui constituent l’héritage immémorial de ses ancêtres indiens. Et c’est à elle aussi que sa mère, marionnette brisée, va faire ses terribles révélations… En dépit de son jeune âge, Betty se retrouve ainsi à la fois gardienne des secrets et protectrice de toute la famille.

Ode à la nature, hymne à l’enfance, à l’affection filiale et sororale, ce roman est peuplé de merveilleuses scènes de complicité entre père et fille, entre frères et soeurs. Mais il est également le cadre de violences parfois insoutenables, subies au sein même de la famille de Betty. Si donc vous aimez les histoires à la fois réalistes et poétiques, dures et tendres, ce roman est pour vous ! Je vous garantis un moment de lecture intense et inoubliable.

« Ce qu’il faut de nuit » de Laurent Petitmangin

Amis lecteurs, bonjour ! Mon coup de coeur du jour : « Ce qu’il faut de nuit » de Laurent Petitmangin (Manufacture de Livres, 16,90€). Un petit livre magnifique, terrible, bouleversant. Lu d’une traite !

C’est l’histoire d’un père qui élève seul ses deux fils, « Fus » et « Gillou », quelque part dans l’Est de la France, en Lorraine, du côté de Nancy. Pendant la maladie de la « Moman », puis après sa disparition, la vie doit continuer, s’articulant autour des matchs de foot du samedi, de vacances au camping et de la distribution de tracts pour le parti socialiste. Une douce tendresse enveloppe les trois hommes. Mais les années passent, Fus change peu à peu et s’éloigne de son cadet et de son père vers d’autres horizons, d’autres relations, d’autres convictions… Comment parvenir à communiquer et s’aimer entre membres d’une même famille quand on ne se (re)connaît plus ?

Dans ce premier roman tout en finesse et en sensibilité, Laurent Petitmangin, nous livre ce qui semble être un témoignage social, voire politique, mais qui s’avère avant tout une formidable ode à l’amour entre un père et ses fils. Les personnages sont incroyablement vrais, incarnés. On ne peut que se sentir touchés par la douce chaleur qui rayonne entre eux au début du récit, par le bonheur du père lors des premières vraies vacances qu’il passe avec ses fils : « Ils étaient beaux mes deux fils, assis à cette table de camping, Fus déjà grand et sec, Gillou encore rond, une bonne bouille qui prenait son temps pour grandir. Ils étaient assis dos à la Moselle, et j’avais sous mes yeux la plus belle vue du monde ». On ne peut ensuite qu’assister, impuissants, à travers les yeux du père, à la mutation de Fus, à la fin d’une époque heureuse : « C’était fini le temps où on se serrait autour du petit lavabo de la salle de bain pour se laver les dents. C’était fini le temps où on bâclait la vaisselle en trois coups les gros, l’un sur l’autre, en n’arrêtant pas de se gêner, de se toucher, de se bousculer gentiment ».

Avec beaucoup de talent, dans un style à la fois sobre et vivant, l’auteur fait monter petit à petit la tension à coup de détails et d’anecdotes. On est happé par le récit, les personnages, ému aux larmes par ce huis-clos familial dont on redoute qu’il ne se termine mal. Chut, je ne vous en dirai pas plus ! Mais je ne peux que vous encourager vivement à lire ce petit récit simple et fort sur ce qu’est être père, sur ce qu’il faut de nuit mais surtout d’amour pour aimer inconditionnellement ses enfants, même quand un profond fossé se creuse entre eux et nous… Ce livre n’est ni une leçon politique, ni un jugement moral, simplement une invitation à méditer sur la fragilité des hommes, de la vie, et sur la force du pardon.

« Tout le bleu du ciel » et « Les lendemains » de Mélissa Da Costa

Amis lecteurs, bonjour ! J’ai deux jolis romans à vous conseiller aujourd’hui : Tout le bleu du ciel (Le Livre de poche, 9,90€) et Les lendemains (Albin Michel, 17,90€), écrits par Mélissa Da Costa. Ils ne sont pas inoubliables sur le plan littéraire, mais ils se lisent – voire se dévorent – avec bonheur, grâce à des histoires et des personnages bien brossés et attachants, et une plume très sensible qui permet à l’émotion de vibrer à chaque page.

Tout le bleu du ciel, qui remporte un immense succès depuis sa sortie en 2019, raconte l’histoire d’Emile, un jeune homme de 26 ans atteint d’un Alzheimer précoce qui le condamne à mourir dans les deux ans. Mais Emile refuse l’hôpital et la compassion de sa famille et de ses amis. Il passe une petite annonce pour expliquer qu’il recherche un compagnon(ne) de voyage pour partager avec lui un « dernier périple » en camping-car. Curieusement, quelqu’un répond positivement à son annonce. Il s’agit de Joanne, une jeune femme taciturne toute de noir vêtue, au passé mystérieux. Ensemble, ils vont entreprendre un voyage extraordinaire à travers la France. Entre mer, forêts et montagnes, ils vont découvrir des paysages plus majestueux les uns que les autres, faire de belles rencontres, se découvrir l’un l’autre au fil des souvenirs douloureux qui exsudent peu à peu, faire la paix avec leur propre passé. Ensemble, ils vont rire, pleurer, méditer, aimer… Ils vont aussi devoir affronter la peur et les difficultés liées à cet Alzheimer qui ronge inéluctablement le cerveau d’Emile. Joanne a promis de veiller sur le jeune homme jusqu’au bout… C’est un roman émouvant et même bouleversant, qui nous renvoie à des sujets graves : la maladie, la mort, la quête du bonheur et de soi. Mais l’auteur nous propose aussi des rocs sur lesquels s’appuyer : la nature, si belle et généreuse, l’amitié, l’amour, la méditation. Pour savourer la vie dans toute sa densité, même quand elle ne tient plus qu’à un fil.

Dans son deuxième roman (paru en 2020), Les lendemains, Mélissa Da Costa explore de nouveau le thème de la mort, cette fois sous l’angle de ceux qui restent. C’est l’histoire d’Amande, une jeune femme de 29 ans qui a tout pour être heureuse : un mari aimant et aimé de tous, Benjamin ; un bébé – déjà prénommé Manon – à naître dans deux mois ; une belle-famille adorable… Lorsqu’un soir de fête de la musique, leur vie à tous bascule à cause d’un bête pétard lancé dans la roue avant d’une moto. Amande perd tout ce qui donnait sens à sa vie… Comment rêver encore aux lendemains, quand le passé est si douloureux et le présent si rempli d’absence ? Elle part s’isoler avec son chagrin dans une vieille maison de campagne en Auvergne, loin de tout, loin des autres, loin de la lumière. Un jour, après avoir découvert dans de vieux almanachs horticoles les notes manuscrites de Madame Hughes, l’ancienne propriétaire, elle décide de ressusciter le jardin abandonné de la vieille dame. Au fil des saisons, elle va puiser dans la nature la force de renaître elle-même et de s’ouvrir à l’avenir.  Ce joli roman aborde avec douceur, tendresse et subtilité le sujet sensible du deuil et de la reconstruction. Celle-ci ne peut se faire qu’étape par étape, avec un premier temps nécessaire de repli sur soi avant d’accepter peu à peu de revenir au monde, à la vie. A la fin du roman, on quitte avec regret Amande et les autres personnages, morts ou vivants, aussi attachants les uns que les autres. Emouvant, intense, un magnifique hymne à la nature et à la vie !

« Là où chantent les écrevisses » de Delia Owens

La ou chantent les ecrevissesAmis lecteurs, bonjour ! Parmi les nombreuses lectures qui ont émaillé mon été, l’une d’elles a été un véritable coup de coeur. Il s’agit du roman Là où chantent les écrevisses de Delia Owens, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marc Amfreville (Seuil, 21,50 €).

C’est un livre magnifique, poétique, alliant merveilleusement un hymne à la nature sauvage, une enquête policière et l’histoire insolite d’une petite fille sauvage à Barkley Cove, une petite ville de Caroline du Nord.

L’histoire : à l’âge de dix ans, abandonnée par sa famille, Kya doit apprendre à survivre seule au milieu des marais, devenus son foyer et son refuge. Sa rencontre avec Tate, un jeune amoureux de la nature qui lui apprend à lire et à écrire, va bouleverser sa vie. Grâce à lui, « la Fille des marais » se révèle peu à peu une experte scientifique de la faune et de la flore, dotée d’une grande sensibilité artistique. Mais au fil du temps, la solitude devient difficile à supporter pour Kya, condamnée à être abandonnée par tous ceux qu’elle aime. Une mauvaise rencontre l’amène un jour sur le banc des accusés du tribunal de Barkley Cove, pour répondre d’un meurtre…

Il faut savoir que l’auteure, Delia Owens, diplômée en zoologie et biologie, a vécu plus de vingt ans en Afrique et publié trois ouvrages consacrés à la nature et aux animaux, tous best-sellers aux USA. Là où chantent les écrevisses est son premier roman. De fait, tout au long du récit, la nature est l’occasion pour elle de bâtir un décor luxuriant, presque fantasmatique, grouillant de vie sur terre, dans l’eau et dans l’air, faisant appel à tous les sens. Chaque animal et chaque plante sont décrits de façon à la fois très précise et incroyablement poétique, inspirante, attachante. On ne peut qu’accompagner Kya dans sa profonde communion avec la nature, comprendre pourquoi elle entretient avec elle un rapport à la fois affectif et charnel.

En contrepoint, l’humanité semble bien peu reluisante. Abandonnée par tous ses proches, Kya se trouve confrontée au rejet, au mépris et à la vindicte d’un monde soi-disant civilisé qui ne voit en elle qu’une fille sale, étrange et analphabète. En dehors de Tate, les seuls qui lui viennent en aide, par pures bonté et bienveillance, sont Jumping et Mabel, victimes eux-mêmes du racisme ordinaire. Cela fait méditer sur la force des préjugés et leur épouvantable capacité de nuisance…

Je vous recommande de tout coeur cette lecture captivante, envoûtante, qui mêle la tendresse et la violence, la douceur et l’âpreté, la poésie et le réel. Une parenthèse à la fois tragique et enchantée.

« Entre deux mondes » d’Olivier Norek

Entre deux mondes Norek

Amis lecteurs, bonjour ! Je vous recommande aujourd’hui le roman Entre deux mondes d’Olivier Norek (Pocket, 7,60 euros), un très bon polar avec la « Jungle » de Calais en toile de fond.

C’est l’histoire d’Adam, un policier syrien, qui se résout à envoyer sa femme Nora et sa fille Maya à six mille kilomètres de leur pays en guerre pour l’attendre en sécurité. Il doit les rejoindre dès que possible à Calais pour entreprendre ensemble, comme le souhaitent la majorité des résidents du camp de « la Jungle », la traversée vers l’Angleterre, l’Eldorado des migrants. Mais lorsqu’Adam arrive à Calais, il est happé par la violence de cet « entre deux mondes » : cette frontière physique entre la France et l’Angleterre, ce territoire partagé entre migrants de toutes origines et habitants du cru, cette zone de non-droit dans laquelle la police française évite de pénétrer. Désespérément en quête de Nora et Maya, Adam craint de devenir fou dans ce monde sans foi ni loi. Lorsque survient un premier crime, il ne peut s’empêcher d’intervenir, s’attirant de dangereux ennemis. Il va alors solliciter l’aide de Bastien, un policier français récemment muté à Calais, qui va devoir faire un choix : protéger sa vie et sa famille, ou protéger cet étranger qui ne lui est rien…

Lieutenant de police en Seine-Saint-Denis actuellement en disponibilité, Olivier Norek est l’auteur de Code 93, Territoires et Surtensions, des polars traitant d’hommes aux abois, dans des contextes de haute tension et de violence exacerbée. Pour écrire Entre deux mondes, il a séjourné à Calais et mené l’enquête pendant six mois auprès des migrants qui lui ont parlé de leur parcours. Et c’est parce qu’il s’inspire de drames réels que ce roman n’est pas simplement un polar, mais véritablement un témoignage. Il nous ouvre les yeux sur une réalité que nous n’avons qu’entraperçue à travers la petite fenêtre de notre écran de télévision, internet ou les pages glacées des magazines.

Démantelée en 2016, la Jungle de Calais fut un véritable enfer sur Terre pour les migrants qui y échouaient, fuyant la guerre et la misère, rêvant d’un ailleurs plus clément. « Tu ne peux pas mettre ensemble dix mille hommes, quasiment enfermés, tributaires de la générosité des Calaisiens et des humanitaires, sans autre espoir qu’une traversée illégale, et croire que tout va bien se passer », écrit Norek dans Entre deux mondes. On est stupéfait, en lisant ce livre, d’avoir côtoyé – et permis – sans le savoir qu’existe en France une telle zone de non-droit, de violence et de pauvreté, dans laquelle les femmes et les enfants étaient particulièrement vulnérables.

Mais cette réalité atroce, Olivier Norek a le talent de la montrer sans aucun jugement ni manichéisme, il veut juste nous amener à réfléchir sur ce qui fait l’humanité de chacun. En mettant des noms et des visages sur des migrants au passé douloureux et au destin tragique, ainsi que sur des policiers au métier ingrat mais à la vocation chevillée au corps, Olivier Norek nous offre un autre regard sur les différents protagonistes de la Jungle. Il nous offre ainsi dans son roman de belles rencontres avec des personnages aussi complexes qu’attachants, qu’il s’agisse du policier syrien Adam, du jeune réfugié africain Kilani, ou encore du flic Bastien Miller et de sa famille. Tous vont unir leurs doutes, leurs blessures, leurs forces et leurs faiblesses pour se comprendre, se rejoindre et même s’aimer, et entreprendre ensemble une aventure périlleuse.

Avec Entre deux mondes, Olivier Norek nous propose non seulement un polar captivant, mais une vraie leçon de vie, d’humanité. A lire et méditer, sans hésitation !

« La femme révélée » de Gaëlle Nohant

La-femme-reveleeAmis lecteurs, bonjour ! Désolée pour ma longue absence de ce blog pendant le confinement, mais cela ne m’a pas empêchée de lire ! Et je vous recommande aujourd’hui « La femme révélée » (Grasset, 22 euros), le dernier roman de Gaëlle Nohant, l’auteure de « La part des flammes » et de « Légendes d’un dormeur éveillé ».

C’est l’histoire de Violet, alias Eliza, une jeune femme américaine passionnée de photographie, qui s’installe seule à Paris dans les années 50 sous une fausse identité pour fuir son passé, laissant derrière elle un mari fortuné et un petit garçon… Inséparable de son appareil photo Rolleiflex, elle va découvrir les charmes de Saint-Germain-des-Prés, rencontrer des amis atypiques, tomber amoureuse d’un bel Américain mystérieux, révéler ses talents de photographe en saisissant l’humanité des « invisibles ». Vingt ans plus tard, elle décide de retourner dans le Chicago des années 70 à la recherche de son fils. Elle va y affronter son propre passé en même temps que l’actualité brûlante de l’assassinat de Martin Luther King, des manifestations pacifistes contre la guerre du Vietnam, des hippies, des Black Panthers, et de la violence de leur répression.

Dans ce beau roman qui se lit agréablement grâce à la plume fluide et sensible de Gaëlle Nohant, nous retrouvons avec plaisir la vie nocturne et bohème de Saint-Germain-des-Prés, qui était le cadre de vie de Robert Desnos dans « Légendes d’un dormeur éveillé ». Paris apparaît bel et bien pour la jeune Américaine exilée comme la ville magique, la ville de la liberté, le point d’ancrage pour une nouvelle vie à inventer.

Par opposition, Chicago est dépeinte comme une ville violente et corrompue, lieu de toutes les injustices sociales, en particulier pour les afro-américains victimes des formes de ségrégation les plus brutales. Mais que ce soit à Paris ou à Chicago,  l’auteure ne se contente pas de nous faire vivre une aventure romanesque, elle nous plonge littéralement dans le vent de l’Histoire grâce à un récit parfaitement documenté, comme le sont tous ses ouvrages. 

La place des femmes dans la société du 20ème siècle est également au coeur de ce roman – qu’elles soient mariées ou prostituées ! – , avec leur difficulté à s’émanciper des hommes, des conventions et à choisir leurs modes de vie personnels et professionnels. Ainsi, c’est au fil du temps et au prix de nombreux sacrifices que Violet-Eliza pourra gagner sa liberté, le droit de vivre en artiste et en accord avec ses convictions.

Un bon roman en somme, à lire sans hésitation pour s’évader d’ici et de maintenant !

 

« Les choses humaines » de Karine Tuil

Les-choses-humainesAmis lecteurs, bonjour ! Je vous parlerai aujourd’hui du dernier roman de Karine Tuil : « Les choses humaines » (Gallimard, 21€), sélectionné lors de la rentrée littéraire 2019. Prix Interallié et Prix Goncourt des Lycéens, c’est un texte puissant autour  des thèmes chers à cette auteure : identité, société et psychologie. Il traite en particulier de la question brûlante du consentement sexuel.

On découvre d’abord la vie des Farel, un couple médiatique : Jean, 70 ans, est un journaliste français autodidacte et reconnu, qui anime une émission politique à la télévision. Son épouse Claire, 45 ans, est une essayiste connue pour ses engagements féministes. Leur fils Alexandre, 21 ans, est un étudiant brillant qui s’apprête à entrer dans la prestigieuse université de Stanford aux Etats-Unis. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes pour cette famille, jusqu’à ce que Claire se sépare de Jean pour emménager avec Adam, un professeur dont elle est tombée follement amoureuse. Un soir, le jeune Alexandre emmène Mila, la fille d’Adam âgée de 18 ans, à une fête parisienne, suite à laquelle les choses dérapent… Une accusation de viol va lancer la machine judiciaire et dévaster la vie des différents protagonistes de cette histoire.

Nous sommes là au coeur d’une question tristement actuelle : celle qui interroge le consentement sexuel, dans le contexte de #MeToo et #BalanceTonPorc, du procès Weinstein et de toutes les affaires qui secouent les mondes du cinéma, du sport, de la littérature (cf. le récent livre-témoignage de Vanessa Springora) et autres. S’agit-il de viol, ou non ? Comment évaluer la notion de consentement, quand le refus n’est pas clairement exprimé et que les circonstances peuvent induire en erreur ? On est dans cette fameuse « zone grise » qui rend si complexe le travail de la justice.

C’est justement dans la seconde partie du livre que Karine Tuil nous invite nous aussi à prendre le temps de comprendre comment des vies peuvent basculer en vingt minutes d’égarement, comment un jeune homme brillant et sans histoire a pu en arriver là : devenir malgré lui bourreau. Quelle est la part de responsabilité de chacun, quelle est celle du monde contemporain ? Nous affrontons avec Alexandre nos propres peurs face à la terrible mécanique judiciaire : la garde à vue, le placement sous contrôle judiciaire, l’emprisonnement, le procès… Nous sommes bien sûr amenés aussi à comprendre l’importance vitale pour une jeune fille d’être reconnue comme victime pour supporter le poids de la souffrance et de la honte. Comment peut-elle surmonter sa peur des hommes, son dégoût d’elle-même, après un tel traumatisme ? Dans cette seconde partie, toute entière consacrée à l’enquête de police, aux dépositions et aux confrontations, puis au procès, priorité est donnée aux faits. Il y a des questions, des réponses, des plaidoiries, des témoignages, un verdict. Pas le moindre commentaire, pas d’émotion, c’est au lecteur de juger par lui-même avec les éléments qui lui sont donnés.

C’est donc avec beaucoup de talent et d’intelligence, évitant mélo et complaisance, que Karine Tuil nous invite à travers ce roman fort à ne pas chercher trop vite de réponses toutes faites sur ce sujet sensible, à prendre le temps de réfléchir et de nous interroger. Dans la vraie vie, les « choses humaines » sont plus complexes qu’elles n’y paraissent et la littérature peut nous aider à en prendre conscience…

« La vie qui m’attendait » de Julien Sandrel

La vie qui m'attendaitAmis lecteurs, bonjour ! Parce que cela fait du bien de lire aussi des livres un peu légers et émouvants, je vous recommande aujourd’hui « La vie qui m’attendait », un joli roman de Julien Sandrel paru récemment en poche (Le Livre de Poche, 7,90 €). C’est son deuxième roman après « La chambre des merveilles », qui a connu un grand succès et que j’avais également chroniqué l’an dernier.

C’est l’histoire de Romane, une femme de trente-neuf ans, médecin célibataire et sans enfants, enlisée dans son quotidien monotone, ses complexes et son  hypocondrie. Jusqu’au jour où l’une de ses patientes lui affirme l’avoir aperçue à Marseille, où Romane n’a pourtant jamais mis les pieds. Qui est donc cette jeune femme, qui lui ressemble tant ? Troublée, Romane décide de partir à la recherche de ce double, qui mène une vie si différente d’elle… Cette rencontre va être décisive pour les deux femmes. Ensemble, elles vont mettre à jour un lourd secret de famille, partager rires et larmes, transformer le destin de chacune.

Je ne veux pas en dire plus sur l’histoire, pour ne pas la déflorer. Il faut se laisser surprendre par les événements et les émotions qui jaillissent à chaque coin de page, afin de savourer cette aventure à la fois troublante et bouleversante. La plume de Julien Sandrel est agréable, il a un bon sens de l’intrigue et sait camper des personnages complexes et attachants. C’est ainsi que pris par le plaisir de la lecture, on n’a qu’une envie : tourner la page suivante, et ainsi de suite jusqu’à la dernière !

Pour les amateurs d’histoires tendres et lumineuses, je recommande donc avec plaisir ce roman qui célèbre les liens familiaux. Il démontre qu’un peu d’amour et une main tendue peuvent donner la force de trouver le bonheur et le courage de réinventer sa vie.

« Le consentement » de Vanessa Springora

Le-consentementAmis lecteurs, bonjour ! Je voudrais vous parler aujourd’hui du roman « Le consentement » de Vanessa Springora (Grasset, 18 €).  Même s’il a déjà eu de larges échos dans les médias, le sujet mérite qu’on s’y attarde.

C’est sa propre histoire que raconte Vanessa Springora dans ce récit puissant, écrit à la première personne du singulier. Se désignant elle-même par une simple initiale, « V. », elle raconte ainsi son enfance puis son entrée dans l’adolescence dans les années 80. A treize ans, V. vit seule avec sa mère divorcée. Livrée à elle-même, la jeune fille comble l’absence de son père par une frénésie de lectures et une recherche éperdue d’amour et de regards valorisants. Au cours d’un dîner auquel elle accompagne sa mère, V. rencontre « G. » (alias Gabriel Matzneff), un écrivain célèbre et charismatique, dont elle ignore la réputation sulfureuse. Flattée de l’intérêt qu’il lui porte, V. accepte de le revoir et, alors qu’elle vient d’avoir seulement quatorze ans et qu’il en a cinquante, elle s’offre à lui corps et âme… La majorité des adultes autour d’eux accepte, voire encourage, cette idylle contre-nature. Mais bientôt, V. découvre que G. collectionne les aventures avec les « moins de seize ans » et que derrière l’homme de lettres encensé par la critique, se cache un dangereux prédateur de mineurs. V. tente de s’arracher à son emprise, tandis que G. offre leur histoire en pâture au monde entier en la racontant dans ses livres et sur internet.

Plus de trente ans après les faits, Vanessa Springora nous livre ce témoignage d’une plume remarquable, à la fois pudique et percutante. Sans pathos ni complaisance, nous épargnant les détails crus, elle dépeint avec une parfaite lucidité le contexte et le processus de manipulation psychologique qui ont pu mener une jeune fille de treize ans à tomber amoureuse d’un homme de plus de trois fois son âge, à se poser en victime consentante d’un pervers pédophile. Telle une héroïne des contes de fées de son enfance, elle a cru vivre une grande passion romanesque. Mais son prince charmant s’est transformé en monstre et Vanessa Springora décrit parfaitement la violence des étapes qui ont suivi : la désillusion, la souffrance et la colère, enfin la lente, douloureuse et presque impossible reconstruction. La vie de « V. » s’est en quelque sorte arrêtée à quatorze ans…

Mais au-delà de son histoire personnelle, l’auteure – qui est par ailleurs éditrice -, questionne les dérives d’une époque, en particulier celles du milieu littéraire. Cette parodie d’histoire d’amour entre une fille de treize ans et un quinquagénaire n’a pu naître et se développer qu’avec l’assentiment, voire la complicité des adultes, sous prétexte qu’il s’agissait d’un écrivain à succès. Au moment de sa rencontre avec la jeune Vanessa, Gabriel Matzneff décrivait dans ses livres ses pratiques pédophiles depuis des années déjà, il en parlait ouvertement sur les plateaux de télévision, sans être inquiété. D’autres intellectuels célèbres (Sartre, Beauvoir, Barthes…) ont signé dans les années 80 des tribunes dans les journaux pour demander la dépénalisation des relations sexuelles entre adultes et mineurs…  « Dans les années 70 et 80, la littérature passait avant la morale », a justifié récemment Bernard Pivot.

Gabriel Matzneff est ainsi resté longtemps à l’abri de toute poursuite pénale, mais la publication de ce livre témoignage de Vanessa Springora entraîne l’ouverture de procédures judiciaires contre lui et provoque une polémique salutaire : c’est l’occasion de réaffirmer haut et fort que les relations entre un adulte et un mineur de moins de 15 ans sont criminelles. Par ailleurs, comme l’écrit Vanessa Springora en préambule de son récit, la victime est parvenue à retourner l’arme du bourreau contre lui-même, et ce de manière magistrale : « Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence  : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre ». Une belle leçon de courage et un formidable exemple de littérature salvatrice.