« Les déracinés » de Catherine Bardon

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Amis lecteurs, bonjour ! Je vous parlerai aujourd’hui du roman « Les déracinés » de Catherine Bardon (Pocket, 9,40€). En 750 pages, il vous raconte un épisode méconnu de l’Histoire mondiale, sous la forme d’une grande épopée familiale.

Tout commence en 1931 à Vienne, une ville d’artistes et d’intellectuels, où il fait bon vivre. Jeunes, beaux et brillants, Wilhelm et Almah, tous deux issues de familles juives viennoises, se rencontrent, tombent fous amoureux l’un de l’autre et se marient, promis ensemble à un bel avenir. Mais la montée de l’antisémitisme défigure peu à peu leur belle capitale, la rend de plus en plus menaçante. Se refusant à partir en exil, Wilhelm et Almah attendent trop longtemps, nous sommes maintenant en 1939 et tous les pays d’accueil, y compris les Etats-Unis, ferment leurs frontières aux immigrants juifs. Consigné dans un camp de réfugiés en Suisse, le jeune couple n’a plus qu’un seul choix : accepter de partir en République dominicaine avec d’autres colons juifs pour transformer un territoire de jungle sauvage en terres agricoles sous un soleil de plomb. Très loin des paillettes de Vienne, de leurs ambitions professionnelles et de leurs rêves, comment Wilhelm et Almah vont-ils relever le défi de cette nouvelle vie ?

J’ai trouvé très intéressant de découvrir cet épisode véridique, méconnu de la plupart d’entre nous : l’exil pendant la deuxième guerre mondiale de milliers de Juifs en République dominicaine, selon un accord passé par le dictateur local Trujillo avec les autorités américaines. Ce projet a tenu lieu de laboratoire pour les idées sionistes avant la création des premiers kibboutz en Israël. Et c’est impressionnant dans ce roman de voir la capacité d’adaptation incroyable dont ont su faire preuve bon nombre de ces immigrants juifs exerçant des métiers intellectuels ou artistiques, contraints du jour au lendemain de se métamorphoser en fermiers ou bâtisseurs vivant en collectivité sur la base de la propriété commune des biens. Sur une terre hostile, brûlée par un soleil implacable, ils sont parvenus à s’organiser peu à peu, ont permis à des bâtiments et à tout un village de sortir de terre, développé cultures et élevage, et aménagé toute une vie sociale et culturelle.

« Les Déracinés » se lit par ailleurs agréablement, comme un roman-feuilleton, avec des péripéties multiples, des décors changeants et décrits avec une précision incroyable, des personnages principaux attachants et que l’on voit évoluer dans le temps, des personnages secondaires avec lesquels ils tissent des liens d’amitié, d’amour… Il y a des événements heureux, des drames, des rencontres inoubliables : tous les ingrédients pour dévorer les 750 pages jusqu’au bout !

Ce roman m’a paru parfois trop centré sur l’histoire d’amour entre Wil et Almah, mais j’ai aimé l’idée de suivre les turbulences d’un couple au fil d’une vie bouleversée. C’est aussi une belle ode à la richesse de l’âme et des relations humaines, et à la formidable capacité d’adaptation de l’individu face aux aléas de la vie. C’est enfin un joli roman traitant de l’attachement – à la famille, aux amis, à un pays, à une ville, à des maîtres de pensée…  -, de la nostalgie et de l’exil.

« Le bal des folles » de Victoria Mas

IMG_4438Amis lecteurs, bonjour ! Laissez-moi vous présenter aujourd’hui « Le bal des folles », un premier roman de Victoria Mas (Albin Michel, 18,90€) déjà deux fois remarqué (Prix Stanislas et Talents Cultura) et présent dans la sélection du prix Fémina.

L’histoire : Nous sommes à la fin du dix-neuvième siècle, à Paris. L’hôpital de la Salpêtrière, dirigé par le célèbre professeur Charcot, abrite des « aliénées » de tous âges et de toutes sortes : idiotes, épileptiques, hystériques, folles, maniaques… Chaque année, ces femmes préparent activement leurs costumes de colombine, de gitanes ou de mousquetaires pour participer au célèbre Bal des Folles, organisé dans l’enceinte de l’hôpital à la mi-carême et ouvert au Tout-Paris. L’une d’elles, Eugénie, s’est retrouvée internée à  la demande de son père, mais est-elle vraiment folle ? L’infirmière Geneviève, fidèle assistante de Charcot, en doute peu à peu…

Dans ce livre, Victoria Mas met à nu la condition féminine au XIXe siècle. A l’époque, une jeune fille dite de bonne famille n’avait aucun droit, ni de sortir, ni de parler, encore moins de penser. Ainsi, dans le roman, c’est en voulant affirmer son indépendance d’esprit que la jeune Eugénie s’attire les foudres de son père, qui l’envoie dans un hôpital psychiatrique à la première occasion. Dans le milieu plus simple de l’infirmière Geneviève, le père n’hésite pas non plus à renier sa fille du jour en lendemain dès lors qu’elle lui semble développer des idées non académiques.

Si elle ne rentrait pas dans les normes de la société et avait un comportement potentiellement gênant pour sa famille, n’importe quelle femme pouvait donc être envoyée à la Salpêtrière et n’en plus sortir. Cela rappelle le triste sort de Camille Claudel, internée jusqu’à sa mort dans un hôpital psychiatrique à la demande de sa mère et de son frère, et souffrant tout du long de solitude, de froid et de faim. De fait, dans le même esprit que l’excellent « La salle de bal » d’Anna Hope, ce roman dénonce aussi les conditions d’enfermement des femmes en asile psychiatrique : depuis leur internement contre leur gré pour de soi-disants désordres neurologiques ou psychologiques, jusqu’à leur mise en scène dans des expérimentations d’hypnose réalisées par Charcot devant un public d’étudiants admiratif, en passant par ce Bal des Folles les exhibant comme des bêtes curieuses devant les riches Parisiens, aucune humiliation ne leur était épargnée.

Basé sur des faits historiques, ce premier roman met un peu de temps à démarrer puis se lit agréablement, même si on frémit vraiment d’indignation devant le traitement infligé à ces femmes par une société malade de sa propre folie.

« La plus précieuse des marchandises – un conte » de Jean-Claude Grumberg

La plus precieuse des marchandisesAmis lecteurs, bonjour ! Je vous recommande aujourd’hui ce remarquable petit livre : « La plus précieuse des marchandises – un conte » de Jean-Claude Grumberg (Le Seuil, collection La librairie du XXIe siècle, 12€). Prix spécial du jury du prix des Libraires 2019 et Prix des lecteurs L’Express/BFMTV 2019, il ne vous laissera pas indifférents.

Ce conte, qui commence de manière classique par un « Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron », se continue de façon beaucoup moins traditionnelle et enfantine dès lors que l’on découvre l’époque et le lieu dans lequel il se situe : en 1942, dans une forêt polonaise, à quelques encablures d’Auschwitz… « Une pauvre bûcheronne » donc, en mal de maternité, reçoit un cadeau inespéré des « dieux du train » qui sillonne tous les jours la forêt avec sa cargaison de souffrance, pour repartir à vide quelques heures plus tard : une « petite marchandise » lui est lancée par la lucarne d’un wagon, geste d’amour désespéré d’un père qui veut sauver son enfant. La bûcheronne devient mère à l’instant où elle s’en empare. Mais comme dans tout conte, des forces obscures vont s’acharner pour compliquer le destin de nos deux héroïnes…

Ce conte décalé nous offre un autre regard sur ces pages sombres et tragiques de l’Histoire, dénonçant les préjugés et montrant que les gentils et les méchants ne sont pas toujours ceux que l’on croit ; l’âme humaine est plus complexe que dans les contes traditionnels. Et les dernières pages, peut-être les plus belles du livre, interrogent sur la lisière entre conte et récit, entre fiction et histoire vraie, et soulignent le côté absurde de la question « Qu’est-ce qui est vrai ? » poussée à l’extrême. L’horreur de la Shoah ne peut s’appréhender de façon purement factuelle…

À la fois réaliste et poétique, cynique et sensible, tragique et joyeux, désespéré et plein d’espérance, ce récit est surtout une ode à l’amour parental, qu’il soit biologique ou adoptif : sa dimension infinie rend capable de tous les sacrifices, même les plus extrêmes. « Voilà la seule chose qui mérite d’exister dans les histoires comme dans la vie vraie. L’amour, l’amour offert aux enfants, aux siens comme à ceux des autres. L’amour qui fait que, malgré tout ce qui existe, et tout ce qui n’existe pas, l’amour qui fait que la vie continue. »

« Le courage qu’il faut aux rivières » d’Emmanuelle Favier

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Amis lecteurs, bonjour ! Je reviens vers vous avec un très beau roman intitulé « Le courage qu’il faut aux rivières », d’Emmanuelle Favier (Le Livre de Poche, 7,20€).

Cela se passe dans un petit village des Balkans, à une époque indéfinie mais reculée. Manushe est une « vierge jurée », qui a choisi lorsqu’elle était jeune fille de renoncer au mariage et à sa condition de femme pour pouvoir vivre et travailler comme un homme. Elle jouit à ce titre du respect de toute la communauté. Mais un beau jour débarque dans le village, on ne sait d’où, Adrian. Sa personnalité énigmatique fascine peu à peu tous les habitants, y compris Manushe, qui renoue malgré elle avec des émotions et une féminité enfouies depuis longtemps. Mais en a-t-elle vraiment le droit, dans cette société régie par la tradition ? Et qui est vraiment Adrian ?

Ce premier roman étonnant traite ainsi de la construction culturelle des êtres et de l’oppression des communautés traditionnelles envers les femmes. Il invite à s’interroger sur la liberté des désirs et des comportements de chacun. Pour autant, il ne se veut pas politique, même si cela fait forcément penser aux débats sur le « gender », ni féministe, même si la société dénoncée ici est hyper patriarcale. C’est avant tout l’histoire d’un amour inavouable et passionné, confronté à la force de l’interdit…

Et l’essentiel, c’est qu’au-delà du côté très troublant de ce roman, on est happé par la qualité de l’écriture d’Emmanuelle Favier, par son style poétique et envoûtant mis au service d’un récit dur et concret. On est emporté par un je-ne-sais-quoi qui donne à cette histoire des allures de rêve (ou de cauchemar…), de conte, voire de mythe dans sa dimension à la fois merveilleuse et tragique. Un magnifique roman en somme, qu’on n’oublie pas de sitôt.

« Un gentleman à Moscou » de Amor Towles

Amis lecteurs, bonjour ! Je vous propose aujourd’hui de vous plonger dans le roman « Un gentleman à Moscou » de l’écrivain américain Amor Towles. Best-seller aux États-Unis, ce gros pavé de 500 pages vous embarque en Russie au début du 20e siècle, aux premières heures du régime soviétique. Un voyage imaginaire à travers l’Histoire avec un grand H, qui s’avère aussi intéressant que captivant.

Voici le résumé de l’éditeur : en 1922, le comte Alexandre Illitch Rostov est condamné par un tribunal bolchévique à vivre en résidence surveillée dans le luxueux hôtel Metropol de Moscou, où le comte a ses habitudes, à quelques encablures du Kremlin. Acceptant joyeusement son sort, le comte Rostov hante les couloirs, salons feutrés, restaurants et salles de réception de l’hôtel, et noue des liens avec le personnel de sa prison dorée   – officiant bientôt comme serveur au prestigieux restaurant Boyarski –, des diplomates étrangers de passage – dont le comte sait obtenir les confidences à force de charme, d’esprit, et de vodka –, une belle actrice inaccessible – ou presque ­–, et côtoie les nouveaux maîtres de la Russie. Mais, plus que toute autre, c’est sa rencontre avec Nina, une fillette de neuf ans, qui bouleverse le cours de sa vie bien réglée au Metropol. 
Trois décennies durant, le comte vit nombre d’aventures retranché derrière les grandes baies vitrées du Metropol, microcosme où se rejouent les bouleversements la Russie soviétique.  

Malgré quelques invraisemblances, on se promène avec plaisir au bras de ce gentleman aussi charmant que raffiné, qui reste fidèle à ses valeurs et à son éducation aristocrates, y compris lorsqu’il se retrouve à dîner face à un haut dignitaire soviétique. On accompagne avec intérêt les aventures de cet homme atypique qui parvient, en dépit de son long confinement, à suivre de près l’évolution politique, économique et sociale de son pays, et à vivre personnellement de belles histoires d’amour et d’amitié. À travers son regard, on apprend beaucoup de choses sur la « Mère Russie », tout en s’attachant à l’histoire inventée par Amor Towles et à ses personnages.

Écrit avec un style à la fois simple et élégant, empreint d’humour et de poésie, ce roman se lit facilement et agréablement. Un vrai caviar à savourer sans modération !

« J’entends des regards que vous croyez muets » d’Arnaud Cathrine

Amis lecteurs, bonjour ! Permettez-moi de vous présenter aujourd’hui un petit livre récent et facile à lire, au titre intriguant : « J’entends des regards que vous croyez muets » d’Arnaud Cathrine (Éditions Verticales, 18€).

Je ne connaissais pas cet auteur et non, rien à voir avec le chanteur au nom homonyme (mais pas homographe), Philippe Katerine ! Arnaud Cathrine est un écrivain français de 45 ans qui a déjà fait paraître une trentaine de livres, dont la moitié destinée à la jeunesse.

Pour écrire ce recueil de 65 courts récits, il a utilisé des techniques de « voleur » et même de « prédateur », bien connues de tout un chacun, mais surtout des écrivains : « Je passe mon temps à voler des gens. Dans le métro, dans la rue, au café, sur la place. Ce peut être une femme, un homme, un adolescent, un enfant, un couple… J’ai toujours un carnet et un stylo sur moi. Je tente de les deviner, aucun ne doit me rester étranger, je veux les garder, je finis par les inventer, ce que je nomme voler. »

Arnaud Cathrine s’empare ainsi à leur insu du corps et de l’âme d’inconnus qu’il croise au fil des jours pour leur imaginer une vie avec un passé, un présent, voire un futur, simplement à partir d’observations visuelles et de bribes de conversations. Ces personnes deviennent sans le savoir les personnages de fictions romanesques, tragiques ou comiques, au gré de l’inspiration de l’auteur. Devenu lui-même un personnage à part entière, Arnaud Cathrine projette dans ses histoires ses propres fantasmes, ses souvenirs et son imaginaire débridé, dans une sorte de jeu de miroirs qui dessine en creux son autoportrait.

Qui n’a jamais joué à cela : observer quelqu’un dans une salle d’attente, un restaurant ou un train, et extrapoler à partir de ce que l’on perçoit ? Nous nous reconnaissons forcément dans cette démarche, même si nous n’avons pas tous le talent d’Arnaud Cathrine pour raconter en mots qui sonnent, amusent ou émeuvent ces 1001 destins qui nous attendent (ou non) au détour d’une vie.

Arnaud Cathrine pose sur la société et sur ses contemporains un regard juste, empreint d’humour et de bienveillance, qui donne à ce recueil une dimension à la fois légère et profonde, pour le plus grand plaisir du lecteur. Un recueil à grignoter au fil de nos propres observations du quotidien, un carnet et un stylo à la main !

« Né d’aucune femme » de Franck Bouysse

Amis lecteurs, bonjour ! Je vous recommande aujourd’hui le roman « Né d’aucune femme » de Franck Bouysse (20,90€, Manufacture de Livre Editions). Grand Prix des Lectrices Elle dans la catégorie Policiers, il ne vous laissera pas indifférent. Pour être honnête, on peut même dire qu’il glace parfois le sang, du fait de certaines scènes d’une grande violence physique et/ou psychologique. Mais il est poignant, captivant, vibrant… en un mot : excellent !

Au début de ce roman, un prêtre prénommé Gabriel se voit confier le journal intime d’une femme qui a vécu enfermée pendant de nombreuses années dans un asile de fous, dans la campagne française, à la fin du 19e siècle. Nous découvrons ainsi avec lui l’histoire bouleversante de Rose. Née dans une famille très pauvre, la jeune fille a été vendue à 14 ans par son père à un homme violent et sans scrupule qui habitait avec sa propre mère – aussi mauvaise que lui – dans un manoir isolé. Impuissante, Rose a découvert peu à peu quel destin terrible l’attendait auprès de ce couple malfaisant, l’amour s’invitant presque par hasard dans ce conte cruel…

L’histoire est noire mais laisse toujours passer la lumière, le récit est très habilement construit, l’écriture est belle et efficace, les caractères des personnages sont esquissés avec justesse et sensibilité. Ce roman se lit d’une traite, nous plongeant dans un flot d’émotions intenses, et il laisse en nous un souvenir puissant. À lire sans hésiter, sous réserve d’aimer les histoires aussi sombres que magnifiques !