« La vie qui m’attendait » de Julien Sandrel

La vie qui m'attendaitAmis lecteurs, bonjour ! Parce que cela fait du bien de lire aussi des livres un peu légers et émouvants, je vous recommande aujourd’hui « La vie qui m’attendait », un joli roman de Julien Sandrel paru récemment en poche (Le Livre de Poche, 7,90 €). C’est son deuxième roman après « La chambre des merveilles », qui a connu un grand succès et que j’avais également chroniqué l’an dernier.

C’est l’histoire de Romane, une femme de trente-neuf ans, médecin célibataire et sans enfants, enlisée dans son quotidien monotone, ses complexes et son  hypocondrie. Jusqu’au jour où l’une de ses patientes lui affirme l’avoir aperçue à Marseille, où Romane n’a pourtant jamais mis les pieds. Qui est donc cette jeune femme, qui lui ressemble tant ? Troublée, Romane décide de partir à la recherche de ce double, qui mène une vie si différente d’elle… Cette rencontre va être décisive pour les deux femmes. Ensemble, elles vont mettre à jour un lourd secret de famille, partager rires et larmes, transformer le destin de chacune.

Je ne veux pas en dire plus sur l’histoire, pour ne pas la déflorer. Il faut se laisser surprendre par les événements et les émotions qui jaillissent à chaque coin de page, afin de savourer cette aventure à la fois troublante et bouleversante. La plume de Julien Sandrel est agréable, il a un bon sens de l’intrigue et sait camper des personnages complexes et attachants. C’est ainsi que pris par le plaisir de la lecture, on n’a qu’une envie : tourner la page suivante, et ainsi de suite jusqu’à la dernière !

Pour les amateurs d’histoires tendres et lumineuses, je recommande donc avec plaisir ce roman qui célèbre les liens familiaux. Il démontre qu’un peu d’amour et une main tendue peuvent donner la force de trouver le bonheur et le courage de réinventer sa vie.

« Le consentement » de Vanessa Springora

Le-consentementAmis lecteurs, bonjour ! Je voudrais vous parler aujourd’hui du roman « Le consentement » de Vanessa Springora (Grasset, 18 €).  Même s’il a déjà eu de larges échos dans les médias, le sujet mérite qu’on s’y attarde.

C’est sa propre histoire que raconte Vanessa Springora dans ce récit puissant, écrit à la première personne du singulier. Se désignant elle-même par une simple initiale, « V. », elle raconte ainsi son enfance puis son entrée dans l’adolescence dans les années 80. A treize ans, V. vit seule avec sa mère divorcée. Livrée à elle-même, la jeune fille comble l’absence de son père par une frénésie de lectures et une recherche éperdue d’amour et de regards valorisants. Au cours d’un dîner auquel elle accompagne sa mère, V. rencontre « G. » (alias Gabriel Matzneff), un écrivain célèbre et charismatique, dont elle ignore la réputation sulfureuse. Flattée de l’intérêt qu’il lui porte, V. accepte de le revoir et, alors qu’elle vient d’avoir seulement quatorze ans et qu’il en a cinquante, elle s’offre à lui corps et âme… La majorité des adultes autour d’eux accepte, voire encourage, cette idylle contre-nature. Mais bientôt, V. découvre que G. collectionne les aventures avec les « moins de seize ans » et que derrière l’homme de lettres encensé par la critique, se cache un dangereux prédateur de mineurs. V. tente de s’arracher à son emprise, tandis que G. offre leur histoire en pâture au monde entier en la racontant dans ses livres et sur internet.

Plus de trente ans après les faits, Vanessa Springora nous livre ce témoignage d’une plume remarquable, à la fois pudique et percutante. Sans pathos ni complaisance, nous épargnant les détails crus, elle dépeint avec une parfaite lucidité le contexte et le processus de manipulation psychologique qui ont pu mener une jeune fille de treize ans à tomber amoureuse d’un homme de plus de trois fois son âge, à se poser en victime consentante d’un pervers pédophile. Telle une héroïne des contes de fées de son enfance, elle a cru vivre une grande passion romanesque. Mais son prince charmant s’est transformé en monstre et Vanessa Springora décrit parfaitement la violence des étapes qui ont suivi : la désillusion, la souffrance et la colère, enfin la lente, douloureuse et presque impossible reconstruction. La vie de « V. » s’est en quelque sorte arrêtée à quatorze ans…

Mais au-delà de son histoire personnelle, l’auteure – qui est par ailleurs éditrice -, questionne les dérives d’une époque, en particulier celles du milieu littéraire. Cette parodie d’histoire d’amour entre une fille de treize ans et un quinquagénaire n’a pu naître et se développer qu’avec l’assentiment, voire la complicité des adultes, sous prétexte qu’il s’agissait d’un écrivain à succès. Au moment de sa rencontre avec la jeune Vanessa, Gabriel Matzneff décrivait dans ses livres ses pratiques pédophiles depuis des années déjà, il en parlait ouvertement sur les plateaux de télévision, sans être inquiété. D’autres intellectuels célèbres (Sartre, Beauvoir, Barthes…) ont signé dans les années 80 des tribunes dans les journaux pour demander la dépénalisation des relations sexuelles entre adultes et mineurs…  « Dans les années 70 et 80, la littérature passait avant la morale », a justifié récemment Bernard Pivot.

Gabriel Matzneff est ainsi resté longtemps à l’abri de toute poursuite pénale, mais la publication de ce livre témoignage de Vanessa Springora entraîne l’ouverture de procédures judiciaires contre lui et provoque une polémique salutaire : c’est l’occasion de réaffirmer haut et fort que les relations entre un adulte et un mineur de moins de 15 ans sont criminelles. Par ailleurs, comme l’écrit Vanessa Springora en préambule de son récit, la victime est parvenue à retourner l’arme du bourreau contre lui-même, et ce de manière magistrale : « Depuis tant d’années, mes rêves sont peuplés de meurtres et de vengeance. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence  : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre ». Une belle leçon de courage et un formidable exemple de littérature salvatrice.

« La fabrique des salauds » de Chris Kraus

La-Fabrique-des-salaudsAmis lecteurs, bonjour ! Je vous parlerai aujourd’hui d’un autre roman paru en août 2019 : « La fabrique des salauds » de Chris Kraus. Un énorme pavé de 892 pages, qui mérite vraiment le détour !

Nous sommes en 1970 dans un hôpital de Munich. Un jeune hippie découvre l’histoire de son voisin de chambre : Koja Solm, un vieil homme qui entreprend de lui raconter dans les moindres détails, sans pathos et avec un humour ravageur, son passé chargé.  Jeune artiste letton au caractère sensible, Koja est en effet devenu officier SS pendant la deuxième guerre mondiale, puis tour à tour (voire en même temps !) espion russe, allemand, américain et israélien. Le tout au hasard des circonstances de la vie, des caprices de l’amour ou des contingences matérielles. Par delà l’Histoire dans laquelle il a joué un rôle actif, Koja raconte aussi au jeune hippie une douloureuse histoire d’amour : celle qui a lié toute leur vie son frère Hubert, leur soeur adoptive Eva et lui-même dans un ménage à trois infernal.

C’est tout un pan du 20e siècle qui nous est retracé à travers l’histoire de Koja Solm. De Riga à Tel Aviv, en passant par Auschwitz, Paris et Münich, nous vivons en direct tous les tableaux d’une fresque aux couleurs violentes et aux accents tragiques. Nous assistons au déclin puis à la renaissance de l’Europe, au prix de compromis parfois très hasardeux. On apprend ainsi beaucoup dans ce roman sur les faces cachées – et inavouables – de la politique internationale et de l’espionnage du siècle passé, qui ne faisaient vraiment pas bon ménage avec l’éthique. Trahisons, mensonges, tortures et meurtres étaient les aléas du métier… Et on découvre avec effroi que d’anciens SS, ayant commis les pires atrocités, ont été recrutés en toute impunité par les services secrets de l’Allemagne d’après-guerre, voire par le CIA et le Mossad.

La morale est également allègrement bafouée par les liens qui unissent la famille Solm, faits d’amour, de désir, de haine et d’une violence qui peut se déchainer jusqu’à ce que mort s’ensuive… Suivre pas à pas cette famille atypique nous amène tantôt à épouser leurs joies et leurs chagrins, tantôt à frémir de gêne ou d’effroi face à ces personnalités si complexes et dérangeantes. Le romancier s’amuse à surprendre et malmener sans arrêt ses lecteurs, comme son personnage Koja le fait avec son auditeur hippie !

Enfin, l’intérêt majeur selon moi de ce roman est d’expliquer, par le biais de la fiction, comment presque à leur corps défendant, certains hommes a priori apolitiques et inoffensifs ont pu devenir de « bons nazis ». Une question qui hante beaucoup d’Allemands, mais aussi tous ceux qui s’interrogent sur « l’origine du Mal »… Dans sa confession à son voisin de chambre, Koja Solm dit ainsi : « De mon côté, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, je devins un bon nazi. Je ne m’en rendis même pas compte. Nombre d’entre nous en firent autant, presque à leur insu, car devenir un bon nazi était comme devenir un bon chrétien. Les bons nazis étaient une évidence. Il n’y en avait pas d’autres, et les choses se faisaient d’elles-mêmes. »

Une lecture vraiment passionnante, qui peut nous aider à mieux comprendre ce qui s’est joué au cours de ce 20e siècle sanglant et tumultueux.

« Une bête au Paradis » de Cécile Coulon

Une-bete-au-paradisAmis lecteurs, bonjour ! Je vous recommande aujourd’hui un roman paru en août 2019 : « Une bête au Paradis » de Cécile Coulon (L’Iconoclaste, 18 euros).

C’est d’abord l’histoire d’Emilienne, une femme de caractère qui élève seule ses deux petits-enfants, Blanche et Gabriel, à la mort de leurs parents, dans sa ferme isolée au bout d’un chemin de terre sinueux. C’est aussi une histoire d’amours fous : celui de la jeune Blanche pour le bel Alexandre, dévoré par l’ambition ; celui de Blanche pour « le Paradis », la ferme de sa grand-mère ; enfin celui de Louis, le commis d’Emilienne, pour Blanche. L’impossibilité de concilier toutes ces passions va peu à peu poser les bases d’une tragédie. L’amour fou va petit à petit laisser place à la déception, la frustration, la colère, la haine, la vengeance…

Dans ce récit âpre et fort bien mené, les personnages sont tous parfaitement bien campés, complexes psychologiquement, physiquement très incarnés : terriblement humains. On est happé par le destin de cette lignée de femmes, de la grand-mère à la petite-fille, viscéralement attachées à leur terre, celle du « Paradis », au point d’être prêtes à tous les renoncements, toutes les folies pour elle… comme une malédiction. De fait, à la lecture de ce roman, on sent peu à peu le drame sourdre, impuissants, jusqu’à l’explosion finale.

Cécile Coulon est une jeune romancière (29 ans seulement) au style à la fois poétique et incisif, lyrique et violent, qui nous offre là un huis clos intense. A découvrir sans hésiter !

« Les déracinés » de Catherine Bardon

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Amis lecteurs, bonjour ! Je vous parlerai aujourd’hui du roman « Les déracinés » de Catherine Bardon (Pocket, 9,40€). En 750 pages, il vous raconte un épisode méconnu de l’Histoire mondiale, sous la forme d’une grande épopée familiale.

Tout commence en 1931 à Vienne, une ville d’artistes et d’intellectuels, où il fait bon vivre. Jeunes, beaux et brillants, Wilhelm et Almah, tous deux issues de familles juives viennoises, se rencontrent, tombent fous amoureux l’un de l’autre et se marient, promis ensemble à un bel avenir. Mais la montée de l’antisémitisme défigure peu à peu leur belle capitale, la rend de plus en plus menaçante. Se refusant à partir en exil, Wilhelm et Almah attendent trop longtemps, nous sommes maintenant en 1939 et tous les pays d’accueil, y compris les Etats-Unis, ferment leurs frontières aux immigrants juifs. Consigné dans un camp de réfugiés en Suisse, le jeune couple n’a plus qu’un seul choix : accepter de partir en République dominicaine avec d’autres colons juifs pour transformer un territoire de jungle sauvage en terres agricoles sous un soleil de plomb. Très loin des paillettes de Vienne, de leurs ambitions professionnelles et de leurs rêves, comment Wilhelm et Almah vont-ils relever le défi de cette nouvelle vie ?

J’ai trouvé très intéressant de découvrir cet épisode véridique, méconnu de la plupart d’entre nous : l’exil pendant la deuxième guerre mondiale de milliers de Juifs en République dominicaine, selon un accord passé par le dictateur local Trujillo avec les autorités américaines. Ce projet a tenu lieu de laboratoire pour les idées sionistes avant la création des premiers kibboutz en Israël. Et c’est impressionnant dans ce roman de voir la capacité d’adaptation incroyable dont ont su faire preuve bon nombre de ces immigrants juifs exerçant des métiers intellectuels ou artistiques, contraints du jour au lendemain de se métamorphoser en fermiers ou bâtisseurs vivant en collectivité sur la base de la propriété commune des biens. Sur une terre hostile, brûlée par un soleil implacable, ils sont parvenus à s’organiser peu à peu, ont permis à des bâtiments et à tout un village de sortir de terre, développé cultures et élevage, et aménagé toute une vie sociale et culturelle.

« Les Déracinés » se lit par ailleurs agréablement, comme un roman-feuilleton, avec des péripéties multiples, des décors changeants et décrits avec une précision incroyable, des personnages principaux attachants et que l’on voit évoluer dans le temps, des personnages secondaires avec lesquels ils tissent des liens d’amitié, d’amour… Il y a des événements heureux, des drames, des rencontres inoubliables : tous les ingrédients pour dévorer les 750 pages jusqu’au bout !

Ce roman m’a paru parfois trop centré sur l’histoire d’amour entre Wil et Almah, mais j’ai aimé l’idée de suivre les turbulences d’un couple au fil d’une vie bouleversée. C’est aussi une belle ode à la richesse de l’âme et des relations humaines, et à la formidable capacité d’adaptation de l’individu face aux aléas de la vie. C’est enfin un joli roman traitant de l’attachement – à la famille, aux amis, à un pays, à une ville, à des maîtres de pensée…  -, de la nostalgie et de l’exil.

« Le bal des folles » de Victoria Mas

IMG_4438Amis lecteurs, bonjour ! Laissez-moi vous présenter aujourd’hui « Le bal des folles », un premier roman de Victoria Mas (Albin Michel, 18,90€) déjà deux fois remarqué (Prix Stanislas et Talents Cultura) et présent dans la sélection du prix Fémina.

L’histoire : Nous sommes à la fin du dix-neuvième siècle, à Paris. L’hôpital de la Salpêtrière, dirigé par le célèbre professeur Charcot, abrite des « aliénées » de tous âges et de toutes sortes : idiotes, épileptiques, hystériques, folles, maniaques… Chaque année, ces femmes préparent activement leurs costumes de colombine, de gitanes ou de mousquetaires pour participer au célèbre Bal des Folles, organisé dans l’enceinte de l’hôpital à la mi-carême et ouvert au Tout-Paris. L’une d’elles, Eugénie, s’est retrouvée internée à  la demande de son père, mais est-elle vraiment folle ? L’infirmière Geneviève, fidèle assistante de Charcot, en doute peu à peu…

Dans ce livre, Victoria Mas met à nu la condition féminine au XIXe siècle. A l’époque, une jeune fille dite de bonne famille n’avait aucun droit, ni de sortir, ni de parler, encore moins de penser. Ainsi, dans le roman, c’est en voulant affirmer son indépendance d’esprit que la jeune Eugénie s’attire les foudres de son père, qui l’envoie dans un hôpital psychiatrique à la première occasion. Dans le milieu plus simple de l’infirmière Geneviève, le père n’hésite pas non plus à renier sa fille du jour en lendemain dès lors qu’elle lui semble développer des idées non académiques.

Si elle ne rentrait pas dans les normes de la société et avait un comportement potentiellement gênant pour sa famille, n’importe quelle femme pouvait donc être envoyée à la Salpêtrière et n’en plus sortir. Cela rappelle le triste sort de Camille Claudel, internée jusqu’à sa mort dans un hôpital psychiatrique à la demande de sa mère et de son frère, et souffrant tout du long de solitude, de froid et de faim. De fait, dans le même esprit que l’excellent « La salle de bal » d’Anna Hope, ce roman dénonce aussi les conditions d’enfermement des femmes en asile psychiatrique : depuis leur internement contre leur gré pour de soi-disants désordres neurologiques ou psychologiques, jusqu’à leur mise en scène dans des expérimentations d’hypnose réalisées par Charcot devant un public d’étudiants admiratif, en passant par ce Bal des Folles les exhibant comme des bêtes curieuses devant les riches Parisiens, aucune humiliation ne leur était épargnée.

Basé sur des faits historiques, ce premier roman met un peu de temps à démarrer puis se lit agréablement, même si on frémit vraiment d’indignation devant le traitement infligé à ces femmes par une société malade de sa propre folie.

« La plus précieuse des marchandises – un conte » de Jean-Claude Grumberg

La plus precieuse des marchandisesAmis lecteurs, bonjour ! Je vous recommande aujourd’hui ce remarquable petit livre : « La plus précieuse des marchandises – un conte » de Jean-Claude Grumberg (Le Seuil, collection La librairie du XXIe siècle, 12€). Prix spécial du jury du prix des Libraires 2019 et Prix des lecteurs L’Express/BFMTV 2019, il ne vous laissera pas indifférents.

Ce conte, qui commence de manière classique par un « Il était une fois, dans un grand bois, une pauvre bûcheronne et un pauvre bûcheron », se continue de façon beaucoup moins traditionnelle et enfantine dès lors que l’on découvre l’époque et le lieu dans lequel il se situe : en 1942, dans une forêt polonaise, à quelques encablures d’Auschwitz… « Une pauvre bûcheronne » donc, en mal de maternité, reçoit un cadeau inespéré des « dieux du train » qui sillonne tous les jours la forêt avec sa cargaison de souffrance, pour repartir à vide quelques heures plus tard : une « petite marchandise » lui est lancée par la lucarne d’un wagon, geste d’amour désespéré d’un père qui veut sauver son enfant. La bûcheronne devient mère à l’instant où elle s’en empare. Mais comme dans tout conte, des forces obscures vont s’acharner pour compliquer le destin de nos deux héroïnes…

Ce conte décalé nous offre un autre regard sur ces pages sombres et tragiques de l’Histoire, dénonçant les préjugés et montrant que les gentils et les méchants ne sont pas toujours ceux que l’on croit ; l’âme humaine est plus complexe que dans les contes traditionnels. Et les dernières pages, peut-être les plus belles du livre, interrogent sur la lisière entre conte et récit, entre fiction et histoire vraie, et soulignent le côté absurde de la question « Qu’est-ce qui est vrai ? » poussée à l’extrême. L’horreur de la Shoah ne peut s’appréhender de façon purement factuelle…

À la fois réaliste et poétique, cynique et sensible, tragique et joyeux, désespéré et plein d’espérance, ce récit est surtout une ode à l’amour parental, qu’il soit biologique ou adoptif : sa dimension infinie rend capable de tous les sacrifices, même les plus extrêmes. « Voilà la seule chose qui mérite d’exister dans les histoires comme dans la vie vraie. L’amour, l’amour offert aux enfants, aux siens comme à ceux des autres. L’amour qui fait que, malgré tout ce qui existe, et tout ce qui n’existe pas, l’amour qui fait que la vie continue. »

« Le courage qu’il faut aux rivières » d’Emmanuelle Favier

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Amis lecteurs, bonjour ! Je reviens vers vous avec un très beau roman intitulé « Le courage qu’il faut aux rivières », d’Emmanuelle Favier (Le Livre de Poche, 7,20€).

Cela se passe dans un petit village des Balkans, à une époque indéfinie mais reculée. Manushe est une « vierge jurée », qui a choisi lorsqu’elle était jeune fille de renoncer au mariage et à sa condition de femme pour pouvoir vivre et travailler comme un homme. Elle jouit à ce titre du respect de toute la communauté. Mais un beau jour débarque dans le village, on ne sait d’où, Adrian. Sa personnalité énigmatique fascine peu à peu tous les habitants, y compris Manushe, qui renoue malgré elle avec des émotions et une féminité enfouies depuis longtemps. Mais en a-t-elle vraiment le droit, dans cette société régie par la tradition ? Et qui est vraiment Adrian ?

Ce premier roman étonnant traite ainsi de la construction culturelle des êtres et de l’oppression des communautés traditionnelles envers les femmes. Il invite à s’interroger sur la liberté des désirs et des comportements de chacun. Pour autant, il ne se veut pas politique, même si cela fait forcément penser aux débats sur le « gender », ni féministe, même si la société dénoncée ici est hyper patriarcale. C’est avant tout l’histoire d’un amour inavouable et passionné, confronté à la force de l’interdit…

Et l’essentiel, c’est qu’au-delà du côté très troublant de ce roman, on est happé par la qualité de l’écriture d’Emmanuelle Favier, par son style poétique et envoûtant mis au service d’un récit dur et concret. On est emporté par un je-ne-sais-quoi qui donne à cette histoire des allures de rêve (ou de cauchemar…), de conte, voire de mythe dans sa dimension à la fois merveilleuse et tragique. Un magnifique roman en somme, qu’on n’oublie pas de sitôt.

« Un gentleman à Moscou » de Amor Towles

Amis lecteurs, bonjour ! Je vous propose aujourd’hui de vous plonger dans le roman « Un gentleman à Moscou » de l’écrivain américain Amor Towles. Best-seller aux États-Unis, ce gros pavé de 500 pages vous embarque en Russie au début du 20e siècle, aux premières heures du régime soviétique. Un voyage imaginaire à travers l’Histoire avec un grand H, qui s’avère aussi intéressant que captivant.

Voici le résumé de l’éditeur : en 1922, le comte Alexandre Illitch Rostov est condamné par un tribunal bolchévique à vivre en résidence surveillée dans le luxueux hôtel Metropol de Moscou, où le comte a ses habitudes, à quelques encablures du Kremlin. Acceptant joyeusement son sort, le comte Rostov hante les couloirs, salons feutrés, restaurants et salles de réception de l’hôtel, et noue des liens avec le personnel de sa prison dorée   – officiant bientôt comme serveur au prestigieux restaurant Boyarski –, des diplomates étrangers de passage – dont le comte sait obtenir les confidences à force de charme, d’esprit, et de vodka –, une belle actrice inaccessible – ou presque ­–, et côtoie les nouveaux maîtres de la Russie. Mais, plus que toute autre, c’est sa rencontre avec Nina, une fillette de neuf ans, qui bouleverse le cours de sa vie bien réglée au Metropol. 

Trois décennies durant, le comte vit nombre d’aventures retranché derrière les grandes baies vitrées du Metropol, microcosme où se rejouent les bouleversements la Russie soviétique.

Malgré quelques invraisemblances, on se promène avec plaisir au bras de ce gentleman aussi charmant que raffiné, qui reste fidèle à ses valeurs et à son éducation aristocrates, y compris lorsqu’il se retrouve à dîner face à un haut dignitaire soviétique. On accompagne avec intérêt les aventures de cet homme atypique qui parvient, en dépit de son long confinement, à suivre de près l’évolution politique, économique et sociale de son pays, et à vivre personnellement de belles histoires d’amour et d’amitié. À travers son regard, on apprend beaucoup de choses sur la « Mère Russie », tout en s’attachant à l’histoire inventée par Amor Towles et à ses personnages.

Écrit avec un style à la fois simple et élégant, empreint d’humour et de poésie, ce roman se lit facilement et agréablement. Un vrai caviar à savourer sans modération !

« J’entends des regards que vous croyez muets » d’Arnaud Cathrine

Amis lecteurs, bonjour ! Permettez-moi de vous présenter aujourd’hui un petit livre récent et facile à lire, au titre intriguant : « J’entends des regards que vous croyez muets » d’Arnaud Cathrine (Éditions Verticales, 18€).

Je ne connaissais pas cet auteur et non, rien à voir avec le chanteur au nom homonyme (mais pas homographe), Philippe Katerine ! Arnaud Cathrine est un écrivain français de 45 ans qui a déjà fait paraître une trentaine de livres, dont la moitié destinée à la jeunesse.

Pour écrire ce recueil de 65 courts récits, il a utilisé des techniques de « voleur » et même de « prédateur », bien connues de tout un chacun, mais surtout des écrivains : « Je passe mon temps à voler des gens. Dans le métro, dans la rue, au café, sur la place. Ce peut être une femme, un homme, un adolescent, un enfant, un couple… J’ai toujours un carnet et un stylo sur moi. Je tente de les deviner, aucun ne doit me rester étranger, je veux les garder, je finis par les inventer, ce que je nomme voler. »

Arnaud Cathrine s’empare ainsi à leur insu du corps et de l’âme d’inconnus qu’il croise au fil des jours pour leur imaginer une vie avec un passé, un présent, voire un futur, simplement à partir d’observations visuelles et de bribes de conversations. Ces personnes deviennent sans le savoir les personnages de fictions romanesques, tragiques ou comiques, au gré de l’inspiration de l’auteur. Devenu lui-même un personnage à part entière, Arnaud Cathrine projette dans ses histoires ses propres fantasmes, ses souvenirs et son imaginaire débridé, dans une sorte de jeu de miroirs qui dessine en creux son autoportrait.

Qui n’a jamais joué à cela : observer quelqu’un dans une salle d’attente, un restaurant ou un train, et extrapoler à partir de ce que l’on perçoit ? Nous nous reconnaissons forcément dans cette démarche, même si nous n’avons pas tous le talent d’Arnaud Cathrine pour raconter en mots qui sonnent, amusent ou émeuvent ces 1001 destins qui nous attendent (ou non) au détour d’une vie.

Arnaud Cathrine pose sur la société et sur ses contemporains un regard juste, empreint d’humour et de bienveillance, qui donne à ce recueil une dimension à la fois légère et profonde, pour le plus grand plaisir du lecteur. Un recueil à grignoter au fil de nos propres observations du quotidien, un carnet et un stylo à la main !