« La cuisinière d’Himmler » de Franz-Olivier Giesbert

La cuisinière d'HimmlerAmis lecteurs, bonjour ! Je vous conseille aujourd’hui de vous plonger dans « La cuisinière d’Himmler » de Franz-Olivier Giesbert (Folio, 8,40€).

Ce roman donne la parole à Rose, 105 ans, qui raconte sans fioriture son épopée incroyable. Elle a en effet connu toutes les tragédies du 20e siècle en déménageant à travers le monde de 1907 à 2012, de la mer Noire à Marseille, en passant par la Provence, Paris, Berlin, Chicago et Pékin. Elle a vécu le génocide arménien, la guerre de 14-18, celle de 39-45, le stalinisme, l’Amérique des années 50, le maoïsme… Elle a également côtoyé de près de grands personnages politiques et artistiques de l’Histoire : Himmler et Hitler, Sartre et Simone de Beauvoir, Nelson Algren… Avec son caractère bien trempé, ses trois maris successifs et ses autres amours, Rose nous amuse ou nous choque, mais ne nous laisse pas indifférent.

A l’image de « Forrest Gump » ou du « Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire » (auxquels Franz-Olivier Giesbert renvoie dans sa bibliographie à la fin du livre), ce roman survole ainsi toutes les atrocités du 20ème siècle à travers ce personnage truculent, qui a survécu à tout sans rien perdre de sa joie de vivre, avec un credo : « Si l’Enfer, c’est l’Histoire, le Paradis, c’est la vie ». Ce regard loufoque porté sur des événements tragiques rend la lecture de ce roman aussi amusante que captivante.

« Les gratitudes » de Delphine de Vigan

Les gratitudesAmis lecteurs, bonjour ! Permettez-moi de vous recommander aujourd’hui de tout coeur le dernier roman de Delphine de Vigan : « Les gratitudes » (JC Lattès, 17€), qui vient de paraître.

Petit bijou de tendresse et de douceur, ce roman raconte l’arrivée en maison de retraite de Michka, une vieille dame charmante et cultivée qui perd peu à peu l’usage de la parole, car ses mots « s’enfouillent… s’enfuitent ». Pour l’aider à affronter cette phase douloureuse de sa vie, elle peut compter sur l’amour indéfectible de Marie, une jeune femme qui la considère comme sa grand-mère, et sur l’aide de Jérôme, l’orthophoniste chargé  de la suivre et qui « travaille avec les douleurs d’hier et celles d’aujourd’hui. Les confidences.  Et la peur de mourir. »

Delphine de Vigan, dont j’aime tant tous les livres, traite là de nouveau d’un sujet difficile, en l’abordant avec finesse, délicatesse et humour. Elle nous amène à une réflexion douce-amère sur la vieillesse, sur ce qu’elle comporte de grande solitude et de deuils progressifs, tant sur un plan physique que psychologique. « La vieillesse est un naufrage », écrivit Chateaubriand avant d’être plagié par le général de Gaulle : Michka peut en témoigner dans ce récit, condamnée petit à petit à renoncer non seulement à la parole, mais aussi à sa liberté, à son intimité… Un comble pour une femme qui a toujours cultivé son esprit et son indépendance. Un terrible effet de miroir pour nous tous !

Mais ce roman est aussi un merveilleux hymne à la vie, à l’amour, à la valeur des « gratitudes ». Celles que l’on doit sans plus attendre exprimer aux personnes qui nous ont aimés, à celles qui nous ont vraiment aidés à vivre, parfois à survivre, au prix de sacrifices. Après avoir abordé le thème des « loyautés », Delphine de Vigan nous redit à quel point les gratitudes nous construisent, chacun de nous est forcément reconnaissant envers quelqu’un ou quelque chose, et il est essentiel d’en être conscient et de le dire. Ainsi, avant que ses mots ne s’envolent définitivement de sa tête, la vieille Michka ressent le besoin absolu d’exprimer une gratitude importante avant de mourir…

Alors j’adresse toutes ma gratitude à Delphine de Vigan pour ce roman bouleversant et pour tous les précédents, qui m’ont à chaque fois touchée au coeur. Et MERCI aux livres en général qui nous permettent de vivre plus intensément !

« Être sans destin » de Imre Kertész

Etre sans destinAmis lecteurs, bonjour ! Je vous parlerai aujourd’hui de l’un des romans qui m’ont le plus marquée au cours de ces dernières semaines : « Être sans destin » de Imre Kertész (Babel, 8,70€), prix Nobel de littérature en 2002.

Dans ce roman biographique, l’écrivain hongrois Imre Kertész raconte comment en 1944, alors âgé de 15 ans, il doit dire adieu à son père envoyé en Service de Travail Obligatoire avant d’être lui-même déscolarisé pour travailler dans une raffinerie, doté de la funeste étoile jaune, puis arrêté et déporté dans un train à bestiaux, destination Auschwitz. L’accueil est presque sympathique, les plates-bandes regorgent de fleurs, rien ne laisse présager ce qui attend les arrivants. Puis, étape par étape, le processus concentrationnaire se dévoile sous le regard candide de l’adolescent, qui parvient à composer avec l’inacceptable grâce à son incroyable instinct de survie. Il est envoyé dans le camp de travail de Zeitz, puis à Buchenwald. Lorsque le camp est libéré par les soldats russes, le jeune homme miraculeusement survivant est rapatrié à Budapest. Un an seulement s’est écoulé depuis son arrestation, mais tout a changé, en lui et autour de lui…

Imre Kertész est décédé en 2016 à l’âge de 86 ans. « Il est l’une des rares personnes qui a réussi à décrire cela d’une manière immédiatement accessible pour tous, pour ceux qui n’ont pas vécu cette expérience « , précisait Horace Engdahl, secrétaire permanent de l’académie Nobel, en 2002. En effet, toute la force de ce roman réside moins dans ce qu’il décrit (qui est déjà tristement connu) que dans la façon dont il est écrit. Imre Kertész n’a pas voulu donner un témoignage, ni même « penser » son expérience, il a souhaité recréer de façon parfaitement exacte le monde des camps, avec une minutie impitoyable. Il a dû pour cela se livrer à un incroyable travail de distanciation et de mémoire, se remettant littéralement dans la peau et les yeux de l’adolescent qu’il fut. Par le « je » du narrateur, il nous associe à cette expérience inédite : découvrir et vivre étape par étape l’horreur concentrationnaire, avec l’innocence d’un jeune de 15 ans qui, bien que affreusement mutilé dans sa chair et dans tout son être, se révèle capable de dire que « là-bas aussi, parmi les cheminées, dans les intervalles de la souffrance, il y avait quelque chose qui ressemblait au bonheur ».

On ne peut qu’être dérangé, voire choqué par ce point de vue, mais c’est également ce regard nouveau sur un thème hélas familier qui est riche d’enseignements. Il nous amène à imaginer l’imaginable sans le recours de la fiction,  à prendre la mesure de la force d’âme extraordinaire qu’il fallait pour survivre à cet enfer, mais aussi à réfléchir à la part de liberté qu’il reste à l’homme lorsqu’on le prive de destin : la liberté de vivre tout « naturellement », d’accepter d’avancer « pas à pas », et d’éprouver du bonheur envers et contre toutes les vicissitudes, voire les atrocités, que la vie nous réserve. Une formidable leçon en somme.

« Leurs enfants après eux » de Nicolas Mathieu

Leurs enfants après euxAmis lecteurs, bonjour ! Je viens de dévorer le dernier Prix Goncourt : « Leurs enfants après eux » de Nicolas Mathieu (Actes Sud, 21,80€). Un roman qui retrace la vie de quatre jeunes à la fin des années 90, dans une petite ville désindustrialisée de l’Est de la France.

C’est donc l’histoire d’Anthony, de Hacine, de Stéphanie et de Clém. On les découvre en août 1992, par une chaude après-midi d’été, dans une petite ville triste et moche d’une vallée où les hauts fourneaux ne brûlent plus. Ils ont quatorze ans et on va les suivre le temps de quatre étés : le temps des mobylettes, des fêtes foraines et des soirées entre potes pour tromper l’ennui ; le temps du lycée puis des études et des premiers jobs ; le temps de la maturation physique et psychologique ; le temps des premières amours ; le temps des relations compliquées avec les parents ; le temps des bêtises qui peuvent aller trop loin…

Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence. Il brosse le portrait d’une jeunesse qui peine à trouver sa voie dans ce bout de France en déclin, située à cheval entre la campagne et les ZAC bétonnées, les zones pavillonnaires et les blocs HLM. Rongés eux-mêmes par l’alcool, les difficultés professionnelles, financières et conjugales, les parents tanguent et ne tiennent plus lieu de repères. Alors les jeunes poussent tout seuls comme ils le peuvent ; ils s’accrochent à des rêves d’amour, de fortune et de réussite sociale pour puiser la rage de s’en sortir. Avec en général un objectif : quitter enfin cette vallée, qu’ils détestent autant qu’ils l’aiment, car c’est elle qui les a vus grandir.

C’est un roman touchant par sa façon de dépeindre les sentiments tumultueux et contradictoires des adolescents (dont la sexualité apparaît étonnamment débridée), vibrant par la passion qui anime ces personnages tiraillés entre amour et violence, intéressant par sa chronique de la société française à la fin du siècle dernier. Et c’est aussi un excellent bain de jouvence, car des auto-tamponneuses à la Coupe du monde de 98, il nous donne à revivre de bons souvenirs enfouis ! Un très bon roman donc, particulièrement bien écrit, qui mérite selon moi tout à fait son prix.

« L’Origine de la violence » de Fabrice Humbert

img_2713Amis lecteurs, bonjour ! Je vous présente aujourd’hui « L’Origine de la violence », un roman de Fabrice Humbert publié en 2009 (Le Livre de Poche, 7,10€). Lauréat du Prix Orange 2009, du Prix littéraire des Grandes Ecoles 2010 et du Prix Renaudot Poche 2010, ce livre a inspiré le film éponyme d’Elie Chouraqui sorti en 2015.

L’histoire est la suivante : lors d’un voyage scolaire qu’il effectue en Allemagne, un jeune professeur de français découvre au camp de concentration de Buchenwald la photographie d’un détenu dont la ressemblance avec son propre père le stupéfie. De retour en France, obsédé par cette photo, il effectue des recherches et découvre des secrets de famille qui vont bouleverser sa vie…

Ecrit à la première personne du singulier, ce roman se lit comme un récit autobiographique, c’est en fait une autofiction : une fiction inspirée de faits réels. Ce procédé crée une connivence avec le lecteur : l’enquête du narrateur, ou plutôt sa quête, devient notre quête, on est avide de savoir qui est ce détenu et quel est son lien réel avec le narrateur. A travers sa propre histoire, ce dernier nous invite dans les méandres de l’Histoire avec un grand H. Il confronte les destins de deux familles que tout opposait : l’une fière représentante de la grande bourgeoisie normande, l’autre modeste issue de l’immigration. L’amour, puis la guerre, ont entremêlé leurs vies à jamais. En tombant lui-même amoureux, au cours de ses recherches, d’une jeune Allemande descendante d’un haut fonctionnaire nazi, le narrateur complexifie encore son propre rapport à l’Histoire et à sa famille : qui sont les véritables coupables ?

Percer ce secret de famille est aussi l’occasion pour le narrateur de tenter de comprendre « l’origine de la violence » : celle, absolue, des bourreaux nazis et du monde concentrationnaire, mais aussi celle des collégiens et lycéens dans les banlieues difficiles dans laquelle l’auteur a été amené à enseigner, enfin sa propre violence qu’il a du mal à canaliser. C’est cette violence protéiforme qui le pousse à écrire : « Une violence sans bornes ni limites, une violence qui chemine sourdement à travers les époques, levant par instants sa tête sifflante et serpentine. Et même si l’origine a pu se trouver dans ce destin familial, la violence a été convoyée jusqu’à moi, sans doute tapie dans les silences de mon père. Par ces étranges et fascinants cheminements de l’enfance, cette plaque sensitive qui lègue pour toute la vie une conscience, la violence m’a été livrée en héritage. »

J’étais très curieuse de lire ce roman. D’une part, parce que l’auteur n’est autre que le professeur de français de l’une de mes filles, au lycée franco-allemand de Buc, et que je trouvais cela amusant. D’autre part et plus sérieusement, parce que ce sujet du secret de famille lié à la deuxième guerre mondiale me touche personnellement, moi qui n’ai découvert qu’après sa mort que mon grand-père d’origine russe avait été inquiété par les autorités française – le fameux Commissariat aux affaires juives – en 1944, qui lui ont finalement délivré un certificat attestant qu’il n’était pas juif « jusqu’à nouvel ordre ». Un destin se joue ainsi en quelques mots… C’est ce que démontre avec brio Fabrice Humbert dans ce roman très bien écrit, dans un style fluide et dépouillé.

« La chambre des merveilles » de Julien Sandrel

La chambre des merveillesAmis lecteurs, bonjour ! Retrouvez un peu de douceur dans ce monde de brutes avec le roman « La chambre des merveilles » de Julien Sandrel (Calmann Levy, 17,90€) ! Bouleversant et drôle, il redonne goût aux rêves et des couleurs à la vie.

L’histoire se passe à Paris : Thelma, une maman célibataire, voit son fils de 12 ans se faire renverser par un camion, alors qu’elle est en conversation téléphonique professionnelle dans la rue. Le jeune Louis se retrouve hospitalisé dans un coma profond, les médecins sont pessimistes : dans 4 semaines, si aucun signe d’amélioration n’est perçu, il faudra débrancher les appareils qui le maintiennent en vie. Thelma sombre dans le désespoir, avant de découvrir par hasard dans la chambre de son fils un « carnet des merveilles » avec une liste des expériences extravagantes qu’il aimerait vivre un jour. Elle décide de les accomplir elle-même, toutes, et de les raconter à son fils pour le motiver à (sur)vivre. Et si dans quatre semaines, Louis doit mourir, à travers elle il aura vécu la vie dont il rêvait. Mais il n’est pas si facile de vivre les rêves d’un ado, quand on a presque quarante ans…

Voici un joli roman, bien écrit, qui parle de la culpabilité des mères (vaste sujet ;-)), mais aussi et surtout d’amour, de rêves, d’espoir, de quête de sens, de la beauté de la vie… Malgré un certain nombre d’invraisemblances et d’images sucrées (aaaaah, le papillon qui frétille au creux du ventre quand on ne s’y attend pas !), c’est un bon « feel good » à savourer sans bouder son plaisir, le sourire aux lèvres. Parfait pour démarrer la nouvelle année !

Violence, maltraitance… et résilience

Amis lecteurs, bonjour ! J’ai hésité à vous présenter ces deux livres, tant ils m’ont heurtée et marquée pour longtemps : « La Vraie Vie » d’Adeline Dieudonné (Editions de l’Iconoclaste, 17€) et « My Absolute Darling » de Gabriel Tallent (Gallmeister, 24,40€). Mais ils sont en même temps tellement bien écrits et profonds que ce serait dommage de les laisser de côté ! D’autant qu’ils illustrent parfaitement bien l’adage qui veut que « tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir ».

La-vraie-vie« La Vraie Vie » évoque l’histoire d’une famille presque comme les autres qui vit dans un petit lotissement triste, dans une maison avec une chambre dite « des cadavres » dédiée aux trophées de chasse du père. Dans ce cadre sinistre grandissent le plus joyeusement possible une fillette de 10 ans et son frère de 6 ans, au rythme léger de leurs jeux dans les carcasses des voitures de la casse et de leurs visites au camion du glacier. Mais un jour, un terrible drame survient et tout est transformé. Dans cette nouvelle vie, le père est de plus en plus violent, la mère de plus en plus transparente et le petit frère ne sait plus sourire. Sa soeur décide de tout faire pour que tout redevienne comme avant, mobilisant tout son coeur, ses forces et son intelligence dans la bataille. Adeline Dieudonné nous livre là un huis-clos familial noir, parfois glaçant et effrayant, mais aussi un roman initiatique plein d’humour, de poésie et de tendresse,  écrit avec une grande sensibilité. Prix du roman FNAC 2018, ce livre emporte le lecteur avec lui, convoquant toutes ses émotions, ne le laissant pas indemne.

My absolute darling« My Absolute Darling » est encore plus sombre et perturbant. Ce premier roman de Gabriel Tallent raconte l’histoire d’une jeune fille américaine de 14 ans qui vit seule avec son père en Californie dans une maison à l’abandon, isolée du reste du monde, et dont les uniques occupations consistent à s’entrainer avec des armes à feu et à plonger seule au coeur de la nature. Jusqu’à ce qu’elle décide d’entamer une lutte âpre pour se défaire de l’emprise toxique, voire mortelle, de son père et retrouver sa dignité et son innocence… On lit ce récit l’estomac noué, c’est un véritable coup de poing en pleine face. Le style est un mélange fulgurant de poésie et de trivialité absolue, l’auteur ne nous épargne rien : ni la violence physique et psychologique perpétrée par le père sur sa fille, ni les grossièretés proférées par les uns et les autres, ni des scènes sidérantes de lutte pour survivre dans une nature mortifère… A la fois thriller, roman d’aventures et histoire d’amour, le récit nous laisse haletants, pantois, à terre. Un livre puissant donc, mais à ne pas mettre entre toutes les mains.