L’allégresse du chasseur

Seule, enfin seule. Elle pousse un profond soupir de satisfaction en parcourant des yeux la petite chambre dans laquelle elle vient de passer sa première nuit. Pendant quelques instants, elle contemple par la fenêtre l’océan Atlantique qui miroite sous le soleil de printemps. Elle caresse du plat de la main l’édredon moelleux recouvrant le lit bateau, puis se tourne vers la robuste armoire en chêne, dotée d’un miroir sur chaque porte, et se plonge pensivement dans son propre reflet. Elle détaille sévèrement les rides amères apparues ces dernières années sur son front et au coin de sa bouche, le bleu de ses yeux qui semble s’être terni au fil des intempéries de sa vie, ses lèvres fines serrées dans une expression d’éternelle ironie. À 41 ans, ses joues sont déjà creusées et un certain nombre de fils blancs se sont invités dans sa chevelure brune, maintenue dans une queue de cheval sans apprêt. Son long corps étroit semble également un peu négligé : dépourvu des tailleurs élégants qui d’ordinaire lui tiennent lieu de colonne vertébrale, il semble flotter dans la tenue d’étudiante qui le revêt à présent. Vieux jean, pull à col roulé et baskets, elle est loin, la wonder-woman parisienne ! Oui, loin et assez proche aussi…, constate Patricia, songeuse.

Ce break était une bonne idée. Voire une véritable planche de salut. Ce n’était plus possible de continuer. Se lever, se doucher, s’habiller, se maquiller, avaler un café trop chaud, se précipiter dans le métro, se ruer au bureau, organiser, manager, rédiger, négocier, communiquer toute la journée, pour reprendre le soir le métro en sens inverse, regagner son studio et s’écrouler avec des cachets pour dormir, avant de reprendre, encore et encore, la funeste ronde du métro-boulot-dodo. Non, ce n’était plus possible.

C’est l’une de ses rares amies, Colette, qui travaille dans une tour de La Défense proche de la sienne, qui avait fini par s’alarmer de la fatigue extrême de Patricia. Elle lui avait d’abord suggéré, puis intimé l’ordre d’aller se mettre au vert, ou plutôt à la mer, en lui tendant les clés de sa petite maison de vacances à l’île de Ré. Ce sont l’idée d’une île et d’un isolement salvateur, et puis ce nom à la consonance joyeuse de note de musique, qui avaient décidé Patricia à accepter l’invitation de son amie. Une petite escapade au bord de l’océan, en ce mois d’avril qui lui garantissait l’absence de touristes affublés de bikinis, de parasols et d’enfants braillards… Après tout, pourquoi pas ?

En quelques jours, l’affaire avait été réglée : la demande exceptionnelle de congés acceptée, les dossiers urgents confiés, la concierge prévenue et les bagages bouclés. Patricia avait pris le TGV à Montparnasse, direction La Rochelle, comptant les heures avec l’impatience d’une fillette partant pour la première fois voir la mer. Mais cette ligne de train est toujours très fréquentée et ce fut avec soulagement que la jeune femme monta dans une navette quasiment vide reliant La Rochelle aux Portes-en-Ré. Le sourire aux lèvres, elle arpenta avec sa valise les rues désertes du village, admirant l’enfilement de petites maisons de carte postale, aux façades blanches et aux volets bleus, avec leurs murets en pierre de pays, leurs toits recouverts de tuiles en terre cuite et leurs jardinets, propices à la sieste l’été. Elle observa avec satisfaction que tous les volets étaient clos, les portes fermées et les plantes à l’abandon dans leurs pots de céramique indigo. Nulle trace de vie humaine. Pas un aboiement ni un cri de goéland. Seul le vent, soufflant à travers les ruelles, troublait par instants le silence opaque. Même les célèbres roses trémières n’ornaient pas encore les ruelles, attendant juillet pour étendre leurs longues tiges à têtes multicolores. Une brume marine semblait ensevelir l’île sous un linceul léger. Un vrai village fantôme, c’est exactement ce que je cherchais, souffla Patricia, ravie.

Après avoir un peu erré dans le dédale des rues sans quiconque à qui demander son chemin, elle finit par trouver la maison de Colette, au 5 passage du Gué, grâce aux indications que lui avait données son amie. Il s’agissait d’une jolie petite construction typique de l’île de Ré. La jeune femme dut ôter une toile d’araignée de la serrure pour y glisser une grosse clé en fer forgé, avec l’étrange impression de réveiller une princesse endormie. Après avoir tâtonné dans le noir pour trouver le boîtier électrique, elle s’émerveilla en allumant le plafonnier. La maison était petite mais pleine de charme. Carrelage en tomettes rouges, parquet en bois massif, cheminée rustique, poutres apparentes, mobilier ancien et décoration un peu désuète de napperons en dentelle et de tableaux paysagers, tout concourait à procurer aux hôtes un sentiment de bien-être et de douceur. Comme dans les publicités de magazines, Patricia allait pouvoir se lover sur un vieux divan en velours, recouvert de coussins, avec un bon livre au coin du feu. Un véritable petit coin de paradis, sourit-elle. Et elle adopta aussitôt les lieux.

La jeune femme émerge de sa première nuit dans la maison, surprise et comblée : comment, pour une fois, elle n’a pas eu besoin de cachets pour dormir plusieurs heures d’affilée, sans se réveiller sous le coup d’une terreur nocturne, d’une angoisse liée au travail ? Libérée de sa camisole chimique, elle vient de connaître ce que l’on appelle un sommeil réparateur : elle est fraîche et dispose, une sensation oubliée depuis longtemps. Elle reste quelques instants à savourer cette impression exquise en souriant au plafond. Les rayons de soleil pénètrent par la fenêtre de la chambre, la jeune femme décide de se lever et d’aller au plus vite glisser ses pieds nus sur le sable mouillé pour contempler la mer. Un jean, un pull, des baskets, et la voilà dehors.

« À moi l’océan ! »,hurle-t-elle, se sachant seule, si merveilleusement seule dans ce village désert. Son rictus ironique a disparu, laissant place à un sourire éclatant. Elle exulte et se met à rire toute seule. Elle saute d’un pied, de l’autre, comme à la marelle. Une chanson lui revient, qu’elle entonnait avec ses amies en marchant en rythme, agrippées aux bras les unes des autres : « Il était une bergère qui allait au marché… »Elle trottine au milieu des rues désertes, chantant et riant tout à la fois, prise d’une sorte d’ivresse qui la fait tituber. Elle est ivre de joie, ivre de liberté, et ne se sent pas prête d’étancher sa soif. « Trois pas, en avant, stop ! Trois pas en arrière, stop ! » Elle ne sait pas bien où est l’océan, mais qu’importe, on a tout notre temps, il ne doit pas être bien loin et de toute façon, sur une île déserte, on ne peut pas le rater !

Soudain elle croit deviner une silhouette noire à quelques mètres, au détour d’une ruelle. Elle ne serait pas seule, finalement ? Déçue et intriguée, elle s’avance de quelques pas, mais rien. Attend un peu, reprend sa route, hésitante. Plus envie de chanter. Cette ombre fait tâche dans son ciel bleu, c’est une fausse note dans sa mélodie du bonheur. Qui cela peut-il bien être ? Un voisin, une vieille autochtone, un enfant ? Ou même un animal ? Comme en réponse à sa question, elle sent subitement une présence derrière elle et fait volte face : ses yeux rencontrent ceux d’un grand chien noir efflanqué. Est-ce un dogue allemand ou un loup ? Il a le poil assez court, luisant, l’œil féroce, une mâchoire puissante et des babines retroussées sur une sorte de rictus mauvais. Il l’observe sans bouger, le silence troué uniquement par son léger halètement. La gorge nouée, Patricia retient sa respiration. Ne pas avoir peur, les bêtes sentent cela. Elle réalise qu’elle est seule et que ce n’est peut-être pas aussi merveilleux que cela. Une peur glacée commence à s’insinuer dans son esprit et à irradier dans tout son corps. Heureusement, le chien disparaît brusquement, aussi subitement qu’il était apparu. Il a dû tourner au bout de cette venelle. Mais si Patricia ne le voit plus, elle croit encore entendre son souffle rauque, malveillant. Il reste aux aguets, il semble attendre quelque chose, mais quoi, oui quoi ? Affolée, le cœur battant à tout rompre, Patricia repart et n’a qu’une hâte : retrouver la sécurité de la maison de Colette, vite, s’y enfermer à double tour et ne plus en sortir. Mais toutes les ruelles de ce patelin se ressemblent, elles se croisent et s’entrecroisent, elles s’appellent toutes « chemin de la mer », « route de l’océan », « rue de la plage ». Comme dans un horrible jeu vidéo en 3D, Patricia tourne, encore et encore, sans parvenir à se repérer. Et ce vent, pourquoi souffle-t-il maintenant si fort ? Est-ce tout droit puis à droite, ou au fond à gauche, elle ne se souvient plus. Elle se maudit de s’être laissée aller à ses délires enfantins en quittant la maison de Colette. Plus du tout envie de jouer ! Elle tente une première direction, mais se retrouve acculée dans une impasse. À nouveau, elle entend un frémissement derrière elle – cette fois elle en est sûre -, qui la terrifie. Elle s’enfuit. Elle ne marche plus, elle court, s’engage dans une autre ruelle, mais elle entrevoit une ombre noire qui la frôle comme pour la narguer, avant de disparaître derrière un muret. Mais où est cette fichue maison ? Elle ne se souvient pas avoir eu aussi peur depuis sa dernière présentation professionnelle devant deux cents managers chevronnés, un supplice, il y a cinq mois de cela. Patricia galope à toutes jambes à travers l’entrelacs de rues, de ruelles et de jardinets des Portes-en-Ré. Et le vent, ce fichu vent qui la gifle en hurlant ! Sans le voir, elle sent le sale cabot qui l’accompagne sans effort, qui ne la lâche pas d’une semelle. C’est tout juste si elle ne sent pas ses ignobles pattes se poser sur son échine. À chaque fois qu’elle pense l’avoir semé, elle croit voir l’éclat de ses crocs, percevoir son haleine fétide ou son souffle puissant. Mais il ne l’attaque pas. Il se contente de la suivre. Il veut la rendre folle de peur, l’obliger à quitter son île.

Elle reconnaît enfin le passage du Gué ! Les numéros impairs défilent devant son regard fiévreux : 9, 7, 3… Mais où est le 5 ? Elle rebrousse chemin et tout à coup, la maison de Colette est là, avec son numéro 5 à demi effacé sur la petite plaque de céramique. Patricia ouvre frénétiquement la porte, se précipite à l’intérieur et referme à clé en respirant fébrilement. Enfin sauve ! Pantelante, le corps trempé de sueur et l’esprit en fusion, elle se jette sur le divan du salon, reste prostrée de longues minutes, se couvrant les yeux et les oreilles avec des coussins pour éloigner d’elle l’horrible bête. Chasser de sa tête cette gueule immonde, ce regard méchant, cette longue queue de diable. Ne plus entendre son halètement infâme, ni le vent violent. Effarée, elle sent peu à peu les larmes lui monter aux yeux, un désespoir d’enfant l’envahit. Allons, allons, ce n’était qu’un vulgaire chien errant, pourquoi se mettre dans un état pareil ? Au prix d’un puissant effort de volonté, elle parvient à retrouver un semblant de calme. Elle retire son ciré, puis ses habits humides d’angoisse, et retourne de longues minutes sous un jet de douche brûlant pour évacuer les derniers relents de peur. À présent apaisée, elle peut repenser au chien noir de façon rationnelle. Si toutefois il s’agit bien d’un chien. D’ailleurs pourquoi lui fait-il un tel effet ? Elle se dit soudain que cette sale bête incarne tout ce qu’elle redoute depuis qu’elle est petite : être terrassée et dévorée toute crue par quelque chose de plus fort qu’elle, qui la domine.

Le premier chien noir de sa vie, ce fut sans aucun doute son frère Paul, de deux ans son aîné. Pire qu’un chien, une vraie teigne celui-là, avec le costume d’un gentil labrador. Le grand, le beau, le brillant Paul, dont leur mère parlait toujours avec emphase, sa voix tremblant d’une incommensurable fierté. Et Paul par ci, et Paul par là… Timide et effacée, Patricia se contentait d’exister comme elle le pouvait dans l’ombre de ce frère magnifique. Mais c’était déjà trop pour le garçon qui, sous les airs d’un enfant doux et attentionné, cachait une âme jalouse et cruelle. À toute occasion, il profitait de moments d’absence de leurs parents, ou d’un manque de vigilance de leur part, pour pincer les bras de Patricia, lui tirer brutalement les cheveux ou lui susurrer des remarques blessantes, pour le seul plaisir de lui arracher des larmes de douleur et de honte. Lorsque leur mère remarquait par hasard ses yeux gonflés, elle haussait un sourcil méprisant en lâchant un « Ma pauvre Patricia, qu’est-ce qui t’arrive encore ? Tu ne vas pas recommencer ton cinéma ! »,ou quelque chose de ce genre, qui arrêtait net toute tentative d’explication…

Toute la rage et la frustration qu’elle avait accumulées depuis son enfance, elle les mit alors au service de ses études, qu’elle finit brillamment, puis de son ambition professionnelle. Pulvérisant un à un les échelons du service commercial où elle était entrée comme stagiaire, Patricia obtint à trente-sept ans le poste très convoité de responsable grands comptes. Elle connut alors plusieurs mois de félicité absolue. Elle dirigeait, décidait, décrétait : qui méritait une promotion ou non, qui pouvait prétendre à telle mission ou à telle autre ; elle faisait et défaisait les carrières dans l’entreprise. On la flattait, on la craignait. Elle découvrait le bonheur d’être du bon côté du fouet, juste retour des choses après des années de brimades… Mais trois ans plus tard, apparut un dobermann aux allures de gentleman : Jacques, jeune premier tout droit sorti de son école d’ingénieurs, le front lisse fourmillant d’idées novatrices, le costume sombre parfaitement ajusté et la dentition immaculée prête à déchiqueter le plancher. Fils du directeur financier, il avait été propulsé au poste d’adjoint de Patricia, sans qu’elle ait eu son mot à dire. Conjuguant adroitement opérations de séduction, fourberies rondement menées et petites phrases assassines, Jacques parvint en quelques mois à discréditer le travail de Patricia tout en s’attribuant ses succès. Bientôt, le plateau ne bruissait plus que de louanges à propos de Jacques et de vives critiques à l’encontre de Patricia. Plus elle s’acharnait à défendre son image et son poste, plus ce salaud de Jacques étendait son emprise sur elle et sur le service, marquant férocement son territoire. Il ne s’adressait plus à elle qu’en grognant ou aboyant. Elle devenait folle, littéralement folle.

« Plus jamais ça », murmure-t-elle, avant de gronder hargneusement : « Plus jamais je ne me laisserai intimider par un sale chien noir ! Désormais, c’est moi qui mordrai la première ! »Déterminée, elle se drape dans son peignoir en coton et se dirige vers l’armoire de la chambre pour en sortir une nouvelle tenue. Mais elle est stoppée nette dans son mouvement par son reflet dans le miroir de la porte : au-dessus du col en éponge, à la place de son fin visage pâle encadré de cheveux mouillés, c’est une monstrueuse tête sombre et velue qui la regarde fixement, un léger filet de bave coulant de sa gueule, au coin de ses canines acérées. Et dans ses yeux brillants de haine, elle lit l’allégresse du chasseur, lorsqu’il s’apprête à fondre sur sa proie.

FIN

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Poème : La nostalgie

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Triste et grise, je glisse et je m’immisce

Dans tous les cœurs et les esprits en deuil

De ceux qui pleurent auprès des cercueils.

« Souviens-toi… », leur dis-je avec malice.

 

Aux amoureux éconduits je rappelle

Le doux temps des promesses et baisers,

Lorsque le présent leur appartenait

Et que le bonheur semblait éternel.

 

Ainsi la vie, inconstante et cruelle,

Nous fait connaître l’ivresse des sommets

Puis chuter et regretter le ciel.

 

Sans cesse je tourne la manivelle,

Repasse les films des moments passés,

Mais déjà s’envolent à tire d’aile.

 

Anne-Sophie Prost