« L’horloge » (nouvelle primée au Concours Littéraire Jules Laforgue d’Aureilhan)

Tic tac. Tic tac. Sur la cheminée, la pendule en bronze, ornée d’une jeune bergère et de délicats motifs floraux, sonne huit coups. Vingt heures, il n’est toujours pas là. Il avait promis, pourtant. Sur la carte postale déposée hier par le facteur, avec la photo paradisiaque, les jolis timbres exotiques et le cachet de la Poste faisant foi, il avait écrit ces quelques mots : «  Mamie, j’arrive jeudi 25 matin. Bisous, Antoine. » Plus clair, ce n’est pas possible. Et jeudi 25, c’est aujourd’hui. Elle a déjà vérifié cinquante fois sur le calendrier des pompiers accroché dans sa cuisine. Et à vingt heures, il n’y a pas à tortiller, le matin est passé depuis longtemps. Antoine n’a pas appelé.

Il lui est forcément arrivé quelque chose. Il a raté son vol, son avion s’est écrasé ou a été détourné par des terroristes, il est tombé fou amoureux d’une hôtesse de l’air, il s’est fait dévorer par un lion échappé d’un cirque, son taxi s’est retrouvé compressé façon César dans un gigantesque carambolage, il s’est fait kidnapper par un serial-killer, il est hospitalisé après une méningite foudroyante, il s’est fait enrôler par Daech, il est devenu amnésique et ne retrouve plus le chemin de la maison… Les idées les plus folles traversent la tête de Madeleine. Elle sent l’anxiété monter en elle, elle frissonne, son cœur palpite. Le docteur lui a pourtant bien dit d’éviter les émotions, à son âge ce n’est pas raisonnable. Et c’est bien ce qu’elle essaie de faire ! Madeleine ne quitte presque plus son vieux fauteuil en velours vert du matin au soir. Emmitouflée dans une couverture en crochet blanc, elle regarde sa pendule, tic tac, tic tac, guettant le passage du facteur, dans l’attente des rares lettres d’Antoine. Pour le reste, elle se contente de se laver, s’habiller, se déshabiller, manger ce que lui apporte tous les matins l’aide ménagère, boire, avaler ses cachets… Et respirer. Parfois, c’est ça le plus dur.

Tic tac. Tic tac. Saleté d’horloge qui la nargue ! Madeleine se souvient du moment où elle l’a reçue, le jour de son mariage. Rayonnante au bras de son Michel, elle ouvrait les uns après les autres les cadeaux disposés sur une grande table. Lorsqu’elle a déchiré le papier doré qui enveloppait la pendule, elle a eu un moment de recul en la reconnaissant. C’était celle qui trônait habituellement sur le buffet en chêne de ses parents. Madeleine la détestait, car c’était elle la véritable maîtresse de la maison. Tic tac. Tic tac. Chacun de ses coups ordonnait de manière tyrannique les journées. A sept heures tapantes le réveil, à huit heures le petit-déjeuner, à douze heures le déjeuner, à dix-neuf heures le dîner, à vingt-et-une heures le coucher, et ainsi de suite chaque jour que le bon Dieu faisait ! Michel, ému devant ce qu’il voyait comme un cadeau inestimable, s’est précipité vers sa belle-mère pour la remercier. Cette dernière s’est alors tournée vers sa fille en lui déclarant, l’œil sévère : « ma chère Madeleine, cette horloge rythme la vie de notre famille depuis plusieurs générations, je me réjouis qu’elle rythme la vie de ton nouveau foyer désormais ! »

Tic tac. Tic tac. L’horloge a accompagné leurs premiers ébats amoureux. Madeleine trouvait cela gênant, Michel en riait, considérant que c’était un moyen de mesurer ses performances sexuelles. Au fil du temps, le couple s’est habitué à faire l’amour à des horaires précis, jamais avant, jamais après. Avec une ponctualité à faire pâlir d’envie la SNCF.

Tic tac. Tic tac. Quand leur fille unique Martine a disparu à vingt ans, du jour au lendemain, en partant à l’autre bout du monde avec un énième amoureux, l’horloge a égrainé inlassablement les minutes, puis les heures, les semaines, les mois et enfin les années à attendre un signe de vie. Un jour, ils ont reçu un faire-part de décès rédigé dans une langue inconnue, mais la bordure noire, le cachet officiel, le nom de leur fille et la date inscrite sur le carton ne laissaient aucun doute sur son objet. Madeleine a pleuré, Michel n’a rien dit, il a juste glissé l’enveloppe derrière l’horloge, en guise de tombeau, où elle repose toujours.

Tic tac. Tic tac. Lorsqu’une assistante sociale a téléphoné un matin, pour leur annoncer qu’ils étaient grands-parents d’un petit garçon de cinq ans nommé Antoine, qui n’avait plus qu’eux pour prendre soin de lui, l’horloge a oublié un instant d’être mauvaise et a sonné dix grands coups pour marquer l’événement. Puis elle n’a eu de cesse de mettre le gamin au pas pour qu’il respecte son rythme infernal. Pas étonnant qu’il ait eu besoin comme sa mère, une fois ses diplômes en poche, de s’enfuir loin, très loin de cette dictature du temps.

Tic tac. Tic tac. Quand Michel, il y a dix ans, s’est levé de table en grimaçant, la main crispée sur le cœur, pour s’écrouler sur le sol et ne plus jamais se relever, l’horloge n’a pas eu la décence de se taire, de marquer ne serait-ce qu’une minute de silence. Même lorsque les voisins sont venus présenter leurs condoléances à Madeleine et veiller avec elle le corps avant sa mise en bière. Ou quand la vieille dame est revenue du cimetière et a dû affronter la solitude. La première chose qu’elle a entendue, c’est : tic tac, tic tac, je reste avec toi, Madeleine.

Tic tac. Tic tac. Je n’en peux plus. Tic tac. Tic tac. Ce battement me rend folle.  Tic tac. Tic tac. Il faut que cela cesse.

Vingt-deux heures. On n’entend pas les dix coups familiers sonner. Un taxi s’arrête et dépose son passager devant la porte de Madeleine. Antoine entre dans la maison, surpris de ce silence inhabituel. La vieille dame n’est pas dans son fauteuil, elle a dû partir se coucher à vingt-et-une heures tapantes, comme toujours depuis soixante-deux ans.  Antoine est déçu. Maudit retard d’avion, qui lui a fait rater sa correspondance à Munich ! Et cochonnerie de batterie de téléphone qui l’a planté pile quand il voulait prévenir Madeleine ! Il pose son sac à dos contre le mur et se dirige vers la chambre  de sa grand-mère. Il aperçoit tout à coup un pied vêtu d’une pantoufle usée qui dépasse derrière la table basse du salon. Il se précipite : c’est Madeleine. Elle git immobile sur le sol, les yeux clos, un sourire heureux sur les lèvres. La pendule en bronze repose à ses côtés, les aiguilles arrachées et le mécanisme démonté. Les tripes à l’air. Irrémédiablement muette.

 

Anne-Sophie Prost – Avril 2018

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