« Les vies de papier » de Rabih Alameddine

les-vies-de-papierAmis des livres, bonjour ! Ma chronique du jour est dédiée au roman « Les vies de papier » de Rabih Alameddine (Les escales éditions, 20,90€), lauréat du prix Femina étranger 2016.

C’est l’histoire d’une Libanaise de 72 ans, Aaliya Saleh, très atypique par rapport aux autres femmes de son pays et de sa génération. Mal mariée à 16 ans, puis répudiée au bout de quatre ans, sans enfants, elle a décidé de braver sa famille et les conventions de la société beyrouthine en menant sa vie de façon indépendante, seule au milieu des livres. Pendant cinquante eux, elle n’a vécu que pour eux. Libraire le jour, traductrice (en cachette !) le reste du temps, elle est entrée en communion avec ses auteurs préférés, connaissant tout de leur vie comme de leur oeuvre. Mais la réapparition brutale de sa mère dans son quotidien bien rodé va rouvrir ses souvenirs et raviver des plaies : celles d’une petite fille mal aimée et d’une femme humiliée mais courageuse, qui a dû affronter seule les conditions d’une vie précaire dans un pays perpétuellement en guerre.

Drôle de personnalité que celle d’Aaliya : à la fois attachante et peu avenante, solitaire et en quête d’amour, sensible et mordante (notamment lorsqu’elle parle de son ex-mari, « l’insecte impuissant » !), c’est un personnage de femme en pleine crise existentielle très original.  Narratrice du roman, elle nous entraîne dans sa tête,  dans son coeur et dans ses pas à travers les rues chargées d’histoire du Beyrouth passé et présent. Un peu gênée par son côté obsessionnel et misanthrope, j’ai été émue par son ode à l’amitié pour Hannah et ses sentiments pour Amahd, les seuls êtres qu’elle a aimés. J’ai été touchée par sa relation avec sa mère, miroir tragique des tourments physiques et psychologiques de la fin de vie ; la scène où elle lui lave les pieds est à mes yeux une scène d’anthologie, aussi belle que terrible. J’ai également aimé la façon dont, au bout de cinquante ans !, elle se laisse enfin  apprivoiser par ses voisines, « les trois sorcières », bien décidées à forcer la porte de son appartement et de sa vie. Il était temps ! Il est incroyable que Rabih Alameddine, l’auteur d’un portrait de femme aussi complexe, soit… un homme : belle prouesse d’avoir su à ce point rentrer dans la peau et l’âme d’un personnage féminin.

Ce roman est par ailleurs fascinant d’érudition. Emaillé de citations d’auteurs du monde entier – Tolstoï, Kafka, Yourcenar, Coetzee, et d’autres que je ne connaissais pas toujours -, le récit d’Aaliya danse avec les mots et les grands oeuvres littéraires. Elle évoque le destin de tel ou tel  écrivain comme s’il s’agissait d’un ami ou  d’un parent proche. Elle passe sa vie à les traduire, pour personne d’autre qu’elle-même, ce qui ouvre un débat sur les enjeux de la traduction. Et non contente d’être passionnée de littérature, elle est férue de musique classique, de Chopin en particulier. Sa vie, ce sont donc ses « vies de papier », comme elle l’explique en préambule : « Je me suis depuis bien longtemps abandonnée au plaisir aveugle de l’écrit. La littérature est mon bac à sable. J’y joue, j’y construis mes forts et mes châteaux, j’y passe un temps merveilleux. C’est le monde à l’extérieur de mon bac à sable qui me pose problème.Je me suis adaptée avec docilité, quoique de manière non conventionnelle, au monde visible, afin de pouvoir me retirer sans grands désagréments dans mon monde intérieur de livres. Pour filer cette métamorphose sableuse, si la littérature est mon bac à sable, alors le monde réel est mon sablier- un sablier qui s’écoule grain par grain. La littérature m’apporte la vie, et la vie me tue. » (p. 15)

Enfin, à travers son héroïne, l’auteur nous révèle la beauté et l’horreur de Beyrouth. Il nous en apprend beaucoup sur l’histoire de ce petit pays traversé par les guerres et les conflits fratricides, et la façon dont la population souffre, résiste et survit envers et contre tout. Il nous immerge aussi dans les méandres de la société libanaise traditionnelle des années 60-70, si dure envers les femmes, qui devaient s’effacer au profit des hommes et n’avaient souvent d’autre choix que de se marier jeunes et sans amour. À travers le personnage de Nancy, la petite-nièce d’Alaya, il nous montre la façon dont les jeunes filles beyrouthines d’aujourd’hui sont beaucoup plus libres et occidentalisées.

Un beau roman donc, dense, intéressant et qui ne laisse pas indifférent. Mais un roman que je ne conseillerais pas à n’importe qui, il faut être un lecteur averti pour l’apprécier ! Idéal pour les amoureux de littérature et les amateurs de portraits psychologiques sur fond d’Histoire, un peu difficile d’approche pour les autres, d’autant plus que la construction du roman est un peu confuse, car elle épouse le fil des pensées et souvenirs d’Aaliya.

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